Syriennes et Syriens fuient leur pays vers l’Iraq (été 2013). © UNHCR / G. Gubaeva

La migration n'est pas un phénomène exceptionnel

Que ce soit dans les campagnes électorales ou quand la « crise des réfugiés » revient sur le tapis (voir n° 6 et n° 54 de notre rubrique), la migration est volontiers qualifiée de nos jours de phénomène exceptionnel contre lequel il faut lutter.

Se déplacer d’un endroit à l’autre est toutefois une spécificité de l’être humain, une « caractéristique profondément enracinée dans la nature humaine, qui a permis la survie des chasseurs et cueilleurs, la propagation de l’espèce humaine sur les continents, l’extension de l’agriculture, l’occupation d’espaces vides, l’intégration du monde et la première globalisation au 19e siècle ».  C’est en tout cas la vision de Massimo Livi Bacci, démographe italien et politicien au sein du parti démocrate, dans sa petite histoire de la migration (non disponible en français). Selon lui, la migration n’est pas un « effet secondaire importunant » mais au contraire une « composante structurelle de la vie sociale » ainsi qu’un moteur important de la société.

Auteur de diverses études en la matière, Livi Bacci donne dans son livre une quantité d’informations au sujet des mouvements migratoires de ces 700 dernières années avec quelques renvois à l’Antiquité, aux Incas et au néolithique. Se concentrant sur l’Europe, il examine la question aussi bien sur le plan intra-européen que sur le plan intercontinental et nous rappelle par des chiffres éloquents que l’Europe a connu pendant des siècles de vastes vagues d’émigration. Ainsi, par exemple, sur une population d’alors 188 millions de personnes, cinquante millions ont quitté le continent entre 1800 et 1915, dont presque la moitié entre 1900 et 1915.

En peu de pages, Livi Bacci résume une partie essentielle de l’histoire de l’humanité et fournit aussi bien des données factuelles que des pistes d’interprétation. Il ose aussi un regard vers l’avenir (jusqu’en 2050) et analyse quelques défis actuels de la politique migratoire européenne. C’est toutefois ici le point faible de l’ouvrage car la discussion embrayée et les propositions de solutions restent relativement superficielles et vagues. Pour des réponses qui sortent aussi du discours courant, on peut signaler l’ouvrage collectif suisse alémanique « Migrationsland Schweiz: 15 Vorschläge für die Zukunft » (non traduit en français) qui présente non seulement des analyses claires et concises mais aussi des propositions et perspectives innovantes sur la manière dont pourrait être traitée la migration en Suisse à l’avenir. Les quinze thèses méritent toutes d’être discutées par de larges milieux et contribueront certainement à rendre plus constructif le débat sur la migration.

Même si, vers la fin, les propositions énoncées pourraient être plus concrètes, la petite histoire de la migration de Bacci est un livre à recommander. En effet, il expose de manière convaincante en particulier que la migration n’est pas un phénomène nouveau ni encore moins exceptionnel, mais au contraire un besoin ancestral de l’être humain qui a de tout temps marqué notre existence. L’intérêt de la perspective historique réside précisément dans ses implications dans le débat actuel sur la migration.

Par Nesa Zimmermann, doctorante au Département de droit public de l’Université de Genève (traduit de l’allemand)

Des faits plutôt que des mythes N° 58 / 16 novembre 2016