En 2014, 126‘800 réfugiés de l’Angola rentraient dans leur pays après un long exile dans la république du Congo. © UNHCR / B. Sokol / August 2014

«Tous veulent venir chez nous» : du mythe que l’Europe serait la destination principale des gens qui fuient

Le mythe est tenace que l’Europe – et parfois aussi spécialement la Suisse ou alors l’Occident en général – aurait, pour les migrant-e-s, une telle force magnétique d’attraction que certains pays en crise courraient tout simplement le danger de se voir peu à peu « dépeuplés ». Ce mythe se rapporte très souvent au continent africain qui passe toujours pour un continent « perdu » de « pays en échec ». Pour contrer cette perception, il s’agit dans cet article d’examiner de plus près les chiffres actuels relatifs aux personnes en fuite tant au niveau mondial qu’au niveau de l’Afrique.

La destination principale des gens qui fuient n’est pas l’Europe mais leur propre pays ainsi que les pays voisins

Pour les questions de provenance et de destination des gens qui fuient, la source d’informations de loin la meilleure est la banque de données du HCR. Les renseignements qu’elle donne sont clairs : parmi les presque 64 millions de personnes en fuite dans le monde à fin 2015, 58,7 % ont fui à l’intérieur de leur propre Etat et non pas dans un autre pays (personnes déplacées à l’interne). Parmi celles qui fuient dans un autre pays, 86 % restent dans des pays en développement, soit en tout cas dans la région. Par exemple, sur les 13,5 millions de personnes ayant fui la crise syrienne, quelques 64 % sont des déplacé-e-s internes, 27 % ont fui au Proche ou Moyen Orient et seulement 9 % en Europe.

La plupart des personnes ne prolongent la fuite jusqu’en Europe que lorsque la situation est devenue trop dangereuse dans l’ensemble de leur pays d’origine et trop précaire dans les pays voisins. L’hébergement des personnes en fuite dans les pays voisins comporte des avantages et des inconvénients, mais aussi des limites dans leur capacité d’accueil comme le montre actuellement la situation en Jordanie et au Liban. Or, dans ce dernier pays, l’infrastructure d’aide est maintenant complètement dépassée.

Dans les exposés et les débats en public, il est souvent objecté que ces tendances correspondraient aux cas de certains pays seulement, mais pas à l’Afrique où les crises généreraient inévitablement des départs massifs vers l’Europe. Toutefois, les chiffres disponibles prouvent que cette supposition est fausse. En 2014 et 2015, six des dix principaux pays de provenance des personnes en fuite se situaient en Afrique (Somalie, Sud Soudan, Soudan, République démocratique du Congo, République centrafricaine et Erythrée). Toutefois, à la même période, seule l’Erythrée figurait parmi les dix principaux pays de provenance des personnes en fuite ayant rejoint l’Europe, à quoi il ne faut ajouter que la Somalie et le Soudan si l’on prend en considération les vingt principaux pays de provenance. Cela n’a pas changé en 2016. Dans ce contexte aussi, la destination la plus fréquente se situe dans les pays voisins, en particulier en Ethiopie, au Kenya, au Tchad et en Ouganda. Ainsi, l’an dernier, une crise politique au Burundi a contraint plus de 300’000 personnes à fuir. Presque toutes ces personnes ont fui dans les pays voisins, en particulier en Ouganda, ce qui, selon le HCR, a provoqué de grands problèmes de ravitaillement. Or, cette crise n’a aucunement eu de répercussions sur le nombre de requérant-e-s d’asile du Burundi en Europe – en Suisse, il n’y en a eu jusqu’à maintenant pendant l’année en cours que 15. C’est dire que le Burundi ne se place pas même au top 50 des pays de provenance.

Il est donc complètement erroné de prétendre que toutes les personnes en fuite viennent en Europe ou qu’il n’y en a simplement pas actuellement en Afrique. Nous ne savons toutefois pas grand-chose au sujet de ces dernières parce qu’elles ne viennent pas jusqu’en Europe. C’est problématique car nous ne sommes guère informés de la situation concrète critique de ces personnes, mais c’est aussi regrettable car nous ne connaissons que peu les expériences positives de certains pays dans l’accueil des réfugié-e-s. L’Ouganda, par exemple, est un des pays les plus pauvres du monde, mais c’est aussi le pays qui offre les meilleures conditions à ces personnes.

Par Tobias Eule, Université de Berne (traduit de l’allemand)

Des faits plutôt que des mythes N° 56 / 2 novembre 2016