© UNHCR/Gordon Welters

A propos des frontières qui n’en sont pas et de celles qui ne devraient pas en être

Les frontières étatiques nationales intéressent régulièrement les médias. Que ce soit dans le débat provoqué par le projet de construction d’un mur le long de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique ou dans le contexte européen lorsqu’il est question de la forteresse Europe. Mais où trouvons-nous exactement ces frontières et quelles sont leurs fonctions?

Les frontières étatiques nationales intéressent régulièrement les médias. Que ce soit dans le débat provoqué par le projet de construction d’un mur le long de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique ou dans le contexte européen lorsqu’il est question de la forteresse Europe. Mais où trouvons-nous exactement ces frontières et quelles sont leurs fonctions ? 

Un territoire se définit par sa délimitation. A l’intérieur de ses terres, il y a un certain régime politique et un pouvoir politique qui, pour sa part, contrôle justement les frontières et le régime. Mais les frontières ne sont pas seulement une séparation physiquement perceptible entre nous et les autres. La ligne marquée sur la carte nationale n’est de loin pas la seule frontière selon laquelle les Etats s’orientent actuellement lorsqu’il en va du contrôle de la migration même s’il y est volontiers fait référence dans le discours médiatique ou politique.

Frontières extérieures et intérieures

L’exemple de l’Union européenne (UE) et ses frontières extérieures nous montre le degré d’opacité des frontières de nos jours. Un Etat membre de l’UE comme l’Allemagne a une frontière nationale intérieure à l’Europe avec la Pologne mais une frontière extérieure de l’UE avec la Suisse. En raison d’accords bilatéraux avec la Suisse ainsi que de la libre circulation des personnes, cette frontière extérieure se distingue clairement d’une frontière extérieure de l’UE avec d’autres Etats tiers, par exemple celle de la Hongrie avec la Serbie.

Comme un Etat de l’UE entouré uniquement par d’autres Etats de l’UE (ou Etat intérieur) a le même droit de vote dans l’UE qu’un Etat situé à sa frontière extérieure, il peut avoir une influence déterminante sur le contrôle et la fonction d’une frontière nationale d’un autre Etat de l’UE situé à la frontière extérieure. L’inverse n’est cependant pas possible. Ce processus est compris comme relevant de l’institutionnalisation des frontières. Les Etats intérieurs perdent en partie le contrôle de leurs propres frontières nationales (en cas de libre circulation des marchandises et des personnes). En même temps, ils prennent en partie le contrôle des frontières des Etats situés à la frontière extérieure de l’UE.

La situation se présente de manière semblable avec l’accord de Schengen que la Suisse a également signé. Cet accord entraîne un tracé supplémentaire de frontières à l’intérieur de l’Europe. Ici aussi, les contrôles d’identité sont supprimés (sauf si un Etat est menacé) et les contrôles frontaliers ont lieu aux frontières extérieures. Toutefois, les frontières extérieures de l’UE et celles de l’espace Schengen ne sont pas tout à fait les mêmes.

Frontières extraterritoriales et locales

La politique européenne de voisinage s’occupe notamment aussi de la migration et de la réadmission. Au Maroc, l’UE soutient par exemple une meilleure sécurité des frontières au sud du pays. L’accord de 2016 entre l’UE et la Turquie est aussi un exemple éclatant d’un changement de fonction d’une frontière extérieure de l’UE. Les personnes qui entrent irrégulièrement en Grèce depuis la Turquie y sont refoulées. Au moyen d’accords bilatéraux, une grande zone tampon a ainsi été créée autour de l’Europe.

Au niveau local, nous discernons de petites zones tampons. Des Etats comme la Hongrie instaurent apparemment arbitrairement des zones de push back qui longent les frontières sur une certaine largeur et dans lesquelles le personnel frontalier et la police repoussent les personnes en quête de protection entrées irrégulièrement et ne faisant pas l’objet d’une procédure d’asile. Un tel procédé a non seulement élargi la fonction de la frontière au refoulement des requérants-e-s d’asile, mais l’a aussi déplacée géographiquement par rapport à la frontière étatique. Si on s’arrête à leur fonction, les deux types de frontière ne sont pas conciliables avec le droit international ou européen.

D’autres exemples de frontières non territoriales sont fournis par les consulats et les ambassades. Aussi, au moment d’une décision négative sur la demande d’asile, l’ancien espace de refuge devient aussi un espace illégal, entièrement sans frontière visible. D’autres lieux comme les centres de premier accueil ou les aéroports internationaux limitent la mobilité dans l’espace et le temps des personnes en quête de protection et leur dressent ainsi aussi des frontières.

Frontières n’en étant pas

En résumé, on peut dire que divers Etats de l’UE envisagent des rôles différents dans la définition et la conception des frontières. Il en est de même dans l’espace Schengen. Par conséquent, on observe une institutionnalisation accrue des frontières qui n’ont plus seulement une fonction de protection et de contrôle mais dont il est abusé dans le but d’une démonstration de pouvoir portant sur des intérêts de politique intérieure ou qui sont définies par le biais d’accords avec d’autres Etats. En outre, il y a des traités bilatéraux avec les Etats voisins de l’UE qui créent des « avant-frontières » de l’Europe et des délimitations locales qui varient dans l’espace et le temps et qui restent en fait invisibles. Les fonctions des frontières peuvent donc changer exactement comme leur implantation géographique.

Par Sascha Finger, post-doctorant, Institut de géographie de l’Université de Berne (traduit de l’allemand)

Des faits plutôt que des mythes N° 80 / 19 avril 2017