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La Garde côtière lybienne : un leurre pour notre bonne conscience

L’Union européenne (UE), pour lutter contre les migrations à travers la Méditerranée, tente de coopérer avec la Libye et dépense dans ce but des millions d’euros. La communication qui est faite à ce propos donne l’impression que la Libye est un pays stable, un partenaire de coopération fiable, au bénéfice d’une situation gouvernementale réglementée. Mais c’est un mirage.

En suivant les comptes-rendus des médias concernant la migration à travers la mer Méditerranée, on peut constater que les personnes qui empruntent, malgré tous les risques encourus, cette dangereuse traversée et celles qui ont dû quitter leur vie pour en rechercher une meilleure, sont de plus en plus laissées à l’arrière-plan. Pourtant, depuis le début de l’année et jusqu’à ce jour, plus de 2’400 d’entre elles sont déjà décédées ou manquent à l’appel. Le sauvetage de personnes en détresse est prévu dans le droit maritime international et est demeuré incontesté fort longtemps. Mais le vent a tourné. Désormais, le sauvetage maritime est de plus en plus sanctionné pénalement en Europe et le soi-disant sauvetage d’urgence vers la Lybie grandit corolairement, malgré les directives sur l’interprétation du droit de la mer qui prévoient qu’un sauvetage doit être effectué vers un port sûr, alors que la question de savoir si la Libye peut être considérée comme un refuge sûr amène de nombreux doutes.

La coopération entre l’UE et la Libye se concentre sur la garde côtière libyenne. Mais qui sont ces garde-côtes ? Quel gouvernement en répond ? Quelles sont leurs tâches ? De telles questions semblent secondaires pour les médias et lors des négociations. Plutôt que de chercher à savoir qui est qui, on parle sans différenciation d’une seule garde côtière libyenne. Il s’agit généralement des garde-côtes du gouvernement libyen d’union nationale qui ne contrôle cependant pas l’ensemble de la zone côtière. Celui-ci a été reconnu à l’échelle internationale. À l’échelle nationale, cependant, il n’est de loin pas complètement légitime. En conséquence, sa sphère d’influence est limitée. Selon les experts, la Garde côtière libyenne n’est pas une agence gouvernementale. Personne ne sait ce qu’elle fait, elle est complètement imprévisible et n’est soumise à aucun contrôle. Certaines unités sont dirigées par des soi-disant chefs de guerre. En fait, ce sont des milices armées incontrôlables et, malheureusement, elles sont elles-mêmes actives comme passeurs ou gagnent de l’argent avec l’exploitation de personnes renvoyées en Libye. Elles contrôlent parfois leurs propres prisons, souvent appelées de manière trompeuse des « camps », dans lesquelles prévalent des conditions inhumaines. De plus, la garde côtière du gouvernement d’union nationale libyen est accusée par l’ONU de violations des droits de l’homme.

Le Secrétariat d’État aux migrations suisse (SEM) a également mis de l’argent dans cet accord avec la garde côtière libyenne, apparemment dans le but d’empêcher les demandeur-euse-s d’asile potentiel-le-s vers la Suisse. Même s’il y a moins de demandes d’asile en Suisse aujourd’hui, en comparaison avec les dernières années, un million de francs suisses seront investis pour la mise à niveau de la soi-disant garde côtière libyenne.

Par une aide financière, les Etats européens tentent de se libérer de leurs responsabilités. De plus, on peut discuter longuement la question de savoir si cet argent conduit réellement à de meilleures conditions et au respect des droits de l’homme en Lybie. L’intérêt pour le sujet va hélas reculer, car le nombre d’arrivées en Italie va chuter. Si moins de personnes viennent en Europe, cela voudra dire que les investissements dans la garde côtière libyenne auront payé, du point de vue politique, mais quels que soient les membres et la qualité de cette garde côtière libyenne et peu importe ce qui arrivera aux migrant-e-s en Libye.

Par Adriana Romer, juriste auprès de l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés

Des faits plutôt que des mythes No 98 / 23 août 2017