Sur la route de l’exil en Hongrie 2015 © UNHCR/Ake Ericson

Les migrant-e-s, incapables de prendre des décisions?

Chaque personne prend des milliers de décisions chaque jour, mais on oublie aujourd’hui trop souvent que cela s’applique aussi aux migrant-e-s. Au lieu de cela, on utilise le terme de « flux de réfugié-e-s » et le gouvernement fédéral élabore des stratégies qui s’appuient sur un concept de migration désuet.

Les frontières nationales servent de démarcation entre espace intérieur et extérieur. Elles filtrent celles et ceux qui sont autorisés à passer et celles et ceux qui ne le sont pas. Peut passer celui qui est « désiré », s’il apporte par exemple des avantages économiques au pays. Ne peut entrer celui qui est considéré comme « dangereux » ou « profiteur ». Cette division n’est pas naturelle. Elle repose sur des représentations humaines qui reflètent des intérêts politiques ou économiques.

La stratégie de gestion intégrée des frontières

Il y a cinq ans, le Conseil fédéral a publié la stratégie de gestion intégrée des frontières, élaborée pour prévenir l’immigration clandestine et la criminalité transfrontalière. La stratégie divise les migrant-e-s en deux groupes : les migrants illégaux et les autres migrants.

La stratégie de gestion intégrée des frontières repose sur le concept de migration « push and pull ». Cela suppose que les migrants sont chassés de leur pays d’origine par des facteurs push et attirés par des facteurs pull provenant des pays cibles. Ce concept de migration « push and pull » est critiqué depuis des années par la recherche sur les migrations parce qu’il ne permet pas de tenir compte que les migrant-e-s prennent des décisions indépendantes et qu’il ignore leurs situations spécifiques, notamment leur environnement social personnel. En se basant sur cette théorie, les migrants sont décrits comme des personnes à qui l’on dénie le droit à l’individualité ou la capacité d’agir de manière indépendante. Ces individus ne se déplaceraient donc que  mus par des facteurs externes.

Dans la stratégie de gestion intégrée des frontières, les personnes migrantes n’obtiennent une subjectivité que si elles décident délibérément de commettre un acte illégal ou d’infiltrer le système d’asile suisse en dissimulant par exemple leur identité ou en déposant une demande d’asile sans fondement. Ces actes les transforment en « individus migrants illégaux » qui agissent intentionnellement et peuvent donc se détacher de facteurs externes. L’erreur consiste ensuite à qualifier ces personnes d’illégales, alors que tout au plus ce sont les actes commis qui sont illégaux. 

La stratégie adoptée par le Conseil fédéral repose donc sur le fait que des individus quittent leur pays d’origine pour des raisons externes répulsives et se rendent dans des pays aux perspectives attractives. À la frontière, soit on les laisse passer, soit on les rejette. Ils n’ont cependant aucune influence sur l’ensemble du processus, à moins qu’ils ne violent délibérément une loi.

La migration se caractérise par une multitude de décisions

La recherche sur la migration a démontré que la décision de migrer dépend de multiples facteurs. Même sur la route, les migrant-e-s prennent des décisions en fonction de leur propre sécurité, de leur situation financière, familiale ou sociale, ainsi que des moyens de transport et des itinéraires possibles. Ces considérations individuelles ne sont pourtant pas prises en compte dans la stratégie de gestion intégrée des frontières.

Les représentations humaines qui forment la base de la stratégie actuelle, légitiment le traitement des migrants à la frontière. En les privant de subjectivité et en les renvoyant à une masse anonyme – par exemple un « flot de réfugié-e-s » – leur situation personnelle ne joue plus aucun rôle. Seules les personnes qui se distinguent de cette foule anonyme par un acte illégal et individuel seront paradoxalement traitées comme sujet puisqu’elles mettent en danger la sécurité de la Suisse.

Des faits plutôt que des mythes N° 105 / 12 octobre 2017

Contribution de notre invitée, Eva Krattiger, Institut de géographie de l’Université de Berne, traduit de l’allemand