Un groupe de réfugiés sur l’île grecque de Lesbos. © UNHCR/A. Zavallis

Les réfugié-e-s comme «chevaux de Troie» du terrorisme islamiste?

La principale menace terroriste ne provient pas des personnes réfugiées, comme le soulèvent certains acteurs, mais des personnes socialisées dans les pays européens.

Dans une récente contribution, nous avons montré que la perspective d’une «islamisation» de la Suisse en raison de l’arrivée de réfugiés était fantaisiste. En revanche, la réponse statistique ne suffit pas à éviter le piège tendu par le discours de l’islamisation, qui nous force à admettre l’idée que les personnes réfugiées issues de pays musulmans constituent une menace. Dans cette contribution, nous traitons cette question en partant de la métaphore véhiculée par le Premier ministre hongrois Viktor Orban, selon laquelle les réfugié-e-s pourraient constituer les «chevaux de Troie du terrorisme».

Cette métaphore et les présupposés qui la sous-tendent sont partagés de façon plus ou moins explicite par des acteurs nombreux et variés. Elle a ainsi constitué la base argumentative du décret présidentiel américain stoppant le programme de réinstallation de réfugiés. Elle a été largement diffusée par l’autoproclamé «Etat islamique», qui a laissé entendre à plusieurs reprises que des milliers de ses «soldats» avaient été infiltrés en Europe parmi les réfugié-e-s. Elle est également présente dans de larges franges des opinions publiques européennes, comme le révèle un sondage réalisé en 2016 dans 10 pays de l’UE: en moyenne, 59 % des personnes sondées pensent que l’arrivée de réfugiés correspondra à une augmentation du terrorisme. Enfin, l’agence européenne spécialisée dans la répression de la criminalité EUROPOL reprend aussi cette idée dans son rapport de 2016. Le parlement de l’UE a récemment annoncé qu’EUROPOL devrait bientôt être en mesure d’examiner la base de données EURODAC contenant les empreintes des personnes requérantes d’asile afin de détecter et de prévenir les infractions terroristes.

Or, les études menées aux Etats-Unis et en Europe sur ces questions délicates remettent en question la connexion entre arrivée de réfugiés et terrorisme. Dans le cas américain, une recherche exhaustive du think tank libéral «Cato Institute» montre que parmi les plus de 3,2 millions de réfugiés admis aux États-Unis entre 1975 et 2015, seuls 20 individus avaient tenté de mener des attaques terroristes au cours de cette période. Au total, trois citoyens américains ont été tués par des «réfugiés terroristes», et ces meurtres ont tous été commis par des exilés cubains dans les années 1970. Ces données nous rappellent que les actes qualifiés de terroristes ont connu bien d’autres formes que ceux commis au nom d’une interprétation radicale de l’islam. Ceci est particulièrement vrai en Europe, où aucune étude comparable n’a été menée.

En effet, les recherches conduites sur ces thématiques n’ont pas concerné la catégorie spécifique des réfugié-e-s, mais l’immigration dans son ensemble. Une contribution récente regroupe les principales études à ce sujet et les complète avec des données actuelles, incluant la série d’attaques revendiquées par «l’Etat islamique» survenues en Europe depuis 2014. Cette recherche prouve que la principale menace terroriste ne provient pas de personnes immigrantes ou réfugiées récentes, mais de personnes socialisées dans les pays européens («home-grown»), puis entraînées au djihad à l’étranger (notamment en Syrie et en Irak). Ainsi, l’écrasante majorité des individus ayant commis des attaques terroristes djihadistes en Europe depuis 2014 sont des immigrant-e-s de deuxième génération et des converti-e-s, le nombre de personnes issus du domaine de l’asile étant négligeable.

Dans ce contexte, la métaphore effrayante des réfugié-e-s comme chevaux de Troie du terrorisme islamiste est totalement trompeuse. En outre, elle est teintée d’une ironie particulièrement cruelle quand on sait qu’une bonne partie des réfugié-e-s fuient précisément les violences commises au nom de cette interprétation minoritaire et radicale de l’islam. Comme le conseille Jeff Crisp dans une contribution inspirante, plutôt que de dénigrer l’institution de l’asile en suggérant qu’elle facilite ou même encourage le terrorisme, nous devrions célébrer les millions de vies qu’elle a sauvé, y compris celles menacées par l’extrémisme violent.

Par Robin Stünzi, doctorant au Centre de droit des migrations et collaborateur scientifique au Forum suisse pour l’étude des migrations à l’Université de Neuchâtel

Des faits plutôt que des mythes N° 96 / 9 août 2017