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Peut-on apprendre à connaître l'Erythrée à vélo?

L’OSAR déconstruit les idées reçues sur la situation des droits humains en Erythrée et relève le manque de pertinence des informations recueillies lors de voyages touristiques dans le pays. La publication de telles impressions de vacances influence beaucoup de personnes à qui il est donné une image totalement fausse de la situation sur place.

En tant que membre de la Commission de sécurité du Grand Conseil du canton de Berne, Sabina Geissbühler s’occupe du financement de l’encadrement des mineur-e-s non accompagné-e-s. Par réaction, elle a décidé d’entreprendre un voyage à vélo en Erythrée pour entrer en contact avec la population. Son projet n’a cependant pas abouti comme prévu. L’accès à certaines destinations lui a été refusé pour des «raisons de sécurité» selon ses dires. Son rapport de voyage a été publié dans le Blick le 10 mai 2017. L’OSAR s’est déjà exprimée sur le manque de pertinence des informations recueillies lors de voyages de tourisme sur la situation des droits humains en Erythrée. La publication de telles impressions de vacances influence beaucoup de personnes à qui il est donné une image totalement fausse de la situation sur place.

Service militaire et service national

L’article précité parle notamment du service militaire et du service national en Erythrée. Les mauvais élèves seraient affectés au service militaire, les meilleurs pourraient étudier et la majorité des élèves moyens serait engagée selon leurs capacités dans des postes contrôlés par l’Etat comme des bureaux, en tant que personnel de service, ou dans de petites entreprises. Cette situation impliquerait qu’il n’y aurait guère de chômage, qu’il y aurait assez à manger et un accès suffisant à de l’eau potable. Or, il est absurde de définir le service national érythréen comme instrument de maîtrise du chômage et de prétendre qu’il y a assez à manger et un accès suffisant à l’eau potable. Depuis la guerre frontalière avec l’Ethiopie, de 1998 à 2000, toutes et tous les Erythréens doivent accomplir un «service national» de durée indéfinie pendant des années. Concernant ce service, il existe depuis des années des cas documentés, de sources innombrables, de multiples violations des droits humains telles que des actes de tortures et des détentions arbitraires. Même les personnes qui accomplissent leur service dans le domaine civil sont placées sous contrôle militaire et ne peuvent choisir ni le lieu de leur activité ni la durée de leur engagement.

Soins médicaux

Lors de visites dans les écoles, les hôpitaux et les centres de santé dans les campagnes, l’auteure du rapport de voyage s’est «convaincue» de la haute qualité des prestations  proposées. Cette information est aussi fausse. Après de rapides progrès dans le domaine de la formation à la suite de l’indépendance, le système de formation s’est continuellement détérioré. Une grande partie des enfants en âge de scolarité ne suit aucun enseignement, les interruptions des classes et les répétitions sont fréquentes et la qualité de l’enseignement dans les écoles est aussi toujours plus affectée par le manque d’enseignant-e-s. Quant à l’université d’Asmara, elle  est fermée depuis 2007. Pour ce qui est du domaine des soins médicaux, il est largement insuffisant selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS) faute de médecins, de personnel médical et d’équipement sanitaire – surtout dans les zones rurales.

Liberté des médias

Il est en outre rapporté que, dans des cafés Internet, mais aussi à la télévision, des informations du monde entier peuvent être reçues et que les téléphones portables seraient très répandus. Cela est vrai tout au plus pour les centres urbains. Selon le classement de Reporters sans frontières au sujet de la liberté de la presse, l’Erythrée occupe cependant l’avant-dernière place juste devant la Corée du nord. La plus grande partie de la population n’a pas accès à Internet et la proportion de téléphones portables est très faible par rapport aux pays voisins. Selon l’Union internationale des télécommunications de l’ONU, seul 1 % des Erythréen-ne-s avait accès à un téléphone fixe en 2014 et seulement 6 % à un téléphone mobile. A la même époque, la Corée du nord présentait un taux d’environ 5 % ayant accès à un téléphone fixe et de presque 10 % à un téléphone portable.

Style de vie et mode

Enfin, selon le rapport du voyage, presque toutes les personnes en Erythrée sont «soignées et bien habillées». Oui, cela est vrai; en Erythrée, les gens font extrêmement attention à leur hygiène et à la mode. De telles impressions superficielles n’ont toutefois aucune pertinence dans la discussion sur la nécessité de protection des ressortissant-e-s érythréen-ne-s en Suisse et n’apportent rien de constructif au débat sur la situation en Erythrée.

Par Alexandra Geiser, experte en analyse-pays à l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés OSAR (traduit de l’allemand)

Des faits plutôt que des mythes N° 84 / 17 mai 2017