Élections législatives en Afghanistan : un vrai progrès ?

Avec un retard de trois ans et demi, l’Afghanistan a tenu des élections législatives en octobre 2018. Malgré une situation de départ très peu propice, les pays donateurs occidentaux ont insisté pour que des élections se tiennent, soutenant par-là l’idée selon laquelle seule la tenue d’élections peut être considérée comme un signe de progrès.

L’Afghanistan a tenu, les 20 et 21 octobre 2018, avec un retard de trois ans et demi, des élections législatives. Malgré une situation de départ très peu propice, les pays donateurs occidentaux ont insisté pour que des élections se tiennent, voulant confirmer par là leur opinion de longue date, selon laquelle seule la tenue d’élections peut être considérée comme un signe de progrès. L’expert sur l’Afghanistan Thomas Ruttig a cependant qualifié les élections législatives de cette année des «pires élections depuis 2004».

Des élections réussies?

Le président de la Commission électorale indépendante afghane et le président Ashraf Ghani ont qualifié les élections de «succès» en faisant ainsi référence à un rapport du Secrétaire général de l’ONU au Conseil de sécurité selon lequel ces élections avaient été techniquement les mieux préparées à ce jour. Selon M. Ghani, les forces de sécurité afghanes, y compris l’armée de l’air, ont apporté du matériel électoral dans toutes les régions du pays, à l’exception d’un district de la province du Nouristan. M. Ghani a cependant également mentionné un fait non contestable, celui du report des élections dans les provinces de Ghazni et de Kandahar. Les élections pour les conseils de district, initialement prévues à la même date, ont également dû être annulées faute de candidat-e-s.

Beaucoup d’électeurs et électrices n’ont pas pu voter

Dans les faits, il est estimé le gouvernement ne contrôle que la moitié du pays. Les électeurs et électrices vivant dans les zones contrôlées par les talibans n’ont dès lors pas pu s’inscrire pendant la période préélectorale et n’ont donc pas pu voter. Ce n’est que dans deux tiers de tous les bureaux de vote que les inscriptions électorales ont pu être effectuées. Plus d'un tiers des bureaux de vote prévus ont dû être fermés, pour des raisons de sécurité, avant les élections. Selon la Commission électorale indépendante, quatre millions seulement, soit moins de la moitié des neuf millions d’électeurs et électrices inscrit-e-s, ont voté les 20 et 21 octobre. En outre, l’Afghanistan ne dispose toujours pas de « registre électoral fiable » et aucun recensement n’a encore été effectué alors que ce sont deux conditions préalables essentielles pour pouvoir tabler sur des élections équitables.

Nombreuses attaques avant les élections

L’«État islamique» autoproclamé (Daech) et les talibans se sont prononcés chacun contre les élections, appelant au boycott, menaçant les électeurs et électrices et les candidat-e-s, puis commettant de nombreuses attaques contre les bureaux d’enregistrement électoraux pendant la période préélectorale. Dix candidat-e-s furent tué-e-s, deux enlevé-e-s et quatre blessé-e-s. Selon les Nations Unies, 126 personnes trouvèrent la mort et 240 furent blessées dans des violences liées aux élections, entre janvier et septembre 2018, la plupart lors de deux de frappes d’engins explosifs improvisés à Kaboul et Khost en avril et mai. Le 19 octobre, les talibans tuèrent le chef de la police de Kandahar, le général Abdul Raziq, ainsi que le chef du renseignement local. Ils blessèrent le gouverneur et trois Américains.

Problèmes techniques, manipulation électorale, problèmes de sécurité

Le 20 octobre, premier jour des élections, les problèmes étaient nombreux: les bureaux de vote ouvrirent plus tard que prévu et un certain nombre de personnes chargées de conduire les élections intervinrent plus tard que prévu. De nombreux/ses électeurs/trices durent faire face à de longues files et à des temps d’attente de plusieurs heures. En outre, un manque de matériel électoral fut signalé. Les machines de contrôle biométrique ne fonctionnaient pas ou ne pouvaient pas être utilisées par le personnel responsable. Il n’est pas encore clair à ce jour si les votes sans contrôle biométrique sont valides ou non. Certain-e-s électeurs/trices inscrit-e-s n’ont pas trouvé leur nom sur les listes électorales.

Des insurgés et des chefs de guerre ont été responsables d’incidents de sécurité pendant les élections, et certains bureaux de vote furent victimes de violence. Le Forum pour des élections libres et équitables en Afghanistan (Fair and Free Election Forum of Afghanistan) (FEFA) a signalé que, dans certaines provinces, des groupes armés illégaux ont forcé les électeurs/trices à voter pour certain-e-s candidat-e-s. Dans les provinces de Lôgar, Kounar, Kaboul, Takhar et Badakhchan, certain-e-s électeurs/trices ont été achetés pour voter pour certain-e-s candidat-e-s. En outre, des contacts ont été observés entre les employé-e-s de la Commission électorale indépendante et les candidat-e-s, ce qui laisse penser à un abus de pouvoir d’influence.

Les mesures prises contre la fraude électorale, y compris les nouvelles listes électorales dans chaque bureau de vote et les contrôles biométriques, n’ont guère été mises en œuvre. Reste à voir comment les résultats des élections seront évalués. Dans certains bureaux de vote, le dépouillement a eu lieu déjà après le premier jour du scrutin, ce qui a pu rendre possible n’importe quelle manipulation. Dans la capitale Kaboul, à Paktia et à Mazar-e-Sharif, on a signalé des cas de « bourrage des urnes ».

Attaques les jours d’élection

Les talibans ont revendiqué 164 attentats pendant les élections. Selon le gouvernement, 193 attaques ont tué 17 civil-e-s et membres du personnel de sécurité, dont 54 ont été blessé-e-s. La BBC a rapporté au moins 36 morts et 130 blessés. Rien que le 20 octobre 2018, au moins 15 personnes furent tuées dans l’une des plusieurs attaques qui ont eu lieu dans Kaboul, la capitale.

Banc d’essai pour les élections présidentielles d’avril 2019

Selon l'US Institute of Peace, les élections législatives étaient un test pour les élections présidentielles prévues le 20 avril 2019 dont les préparatifs doivent commencer dès maintenant, alors même que l’enregistrement et le traitement des recours contre les élections législatives sont toujours pendants. Les semaines et les mois à venir montreront si l’Afghanistan est devenu, à la suite de ces élections parlementaires chaotiques, plus stable ou plus instable. De nombreux signes tendent malheureusement à corroborer la deuxième option.

par Anne-Kathrin Glatz, experte-pays à l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR) (traduit de l’allemand)

Des faits plutôt que des mythes, N°137 / 1er novembre 2018