© UNHCR/Olivier Laban Mattei

Le lexique de l’asile, ses nuances et leurs conséquences

Au moment de traiter un sujet en lien avec le domaine de l’asile, il importe de faire preuve d’exactitude et de nuances dans ses choix terminologiques. L’usage de termes généraux conduit sinon à des raisonnements faussés et simplifiés.

Dans sa chronique parue le 28 novembre 2017 dans le journal Der Bund, Rudolf Strahm concluait à l’échec de la pratique actuelle en matière d’intégration des requérant-e-s d’asile et proposait trois solutions d’amélioration. Au vue de la terminologie choisie et au-delà même du contenu présenté, cette chronique se révèle particulièrement peu nuancée. Le thème de la migration faisant régulièrement appel au registre de l’émotionnel, de la part des médias comme des politiques, il paraît indispensable de faire preuve de rigueur et d’exactitude dans le choix  des termes à utiliser au moment de traiter ce sujet. Le présent article s’attache à en démontrer les raisons, à l’aide de deux exemples en allemand tirés de la chronique de Strahm.

Les personnes relevant du domaine de l’asile (« Asylpersonen »)

A l’instar de nombreux journalistes, Strahm fait l’amalgame entre différents statuts juridiques. A plusieurs reprises en effet, il évoque dans son analyse les Asylpersonen, soit les personnes relevant du domaine de l’asile. Or, cette expression n’est apparentée à aucun groupe d’individus clairement identifiable. Fait-elle référence uniquement aux personnes se trouvant encore en procédure d’asile ou à toutes les personnes qui ont déposé une demande d’asile et se trouvent en Suisse ? Faut-il comprendre aussi bien les requérant-e-s d’asile débouté-e-s que les réfugié-e-s naturalisé-e-s ? Loin de nous le souhait d’ergoter sur des détails lexicaux inutiles : il s’agit là de distinctions qui, en matière de mesures d’intégration, ont un impact important: selon la volonté du législateur, les requérant-e-s d’asile débouté-e-s ne peuvent bénéficier d’aucune mesure d’intégration, étant donné qu’ils sont tenus de quitter la Suisse. Conformément à la Convention de Genève, les réfugié-e-s reconnu-e-s bénéficient quant à eux de mesures complètes d’intégration, bien que la mise en œuvre de ces mesures varie énormément d’un canton à l’autre. Entre ces deux groupes, on retrouve les personnes admises à titre provisoire, dont la grande majorité restera durablement en Suisse, mais qui ne profitent généralement pas de telles mesures.

Le statut des personnes se trouvant durant plusieurs années en procédure d’asile est comparable à la situation du chat de Schrödinger ; on sait en effet qu’il s’agit potentiellement à la fois de personnes admises à titre provisoire et de réfugié-e-s reconnu-e-s. Le sort définitif qui leur est réservé ne sera toutefois connu qu’au terme de la procédure d’asile, qu’il convient donc de mettre en œuvre de manière aussi équitable et rapide que possible. Les mesures d’intégration à privilégier dépendent principalement du statut actuel ou futur. Faire usage d’un terme aussi général que celui de personnes relevant du domaine de l’asile conduit donc à des raisonnements simplifiés et faussés.

Les « réfugié-e-s de la pauvreté » (« Armutsflüchtlinge »)

La chronique évoque entre autre le Typus Armutsflüchtlige – littéralement le « type des réfugié-e-s de la pauvreté » –, à savoir les personnes issues de couches sociales peu instruites d’Afrique et d’Asie. Strahm s’enlise ici encore dans de périlleuses généralisations. Comme le montrent les statistiques, actuellement, la plupart des personnes dans la procédure d’asile proviennent d’Erythrée, d’Afghanistan et de Syrie. Il apparaît donc, après une recherche rapide, qu’il est erroné d’attribuer une telle étiquette généralisée à ces groupes de personnes, notamment à celles originaires de Syrie. Par ailleurs, le terme « réfugié-e-s de la pauvreté »  évoquant – intentionnellement ou non – celui de « réfugié économique », il prête à de fâcheuses confusions. Au vue du taux de protection de l’année 2016, qui s’élève à près de 75 %, un tel choix lexical paraît difficilement compréhensible.

Les risques de la généralisation

Il est une opinion largement partagée dans le débat sur l’asile, à savoir qu’il est nécessaire d’intégrer en Suisse les personnes appelées à y rester. Les généralisations et autres propos sans nuances, notamment concernant les différents statuts, conduisent à une remise en question de positions pourtant clairement partagées et, partant, à une subjectivisation des débats et à des malentendus. Au moment de traiter un sujet en lien avec le domaine de l’asile, il importe donc de faire preuve d’exactitude et de nuances dans les choix terminologiques.

par Anne Kneer, doctorante à l’Université de Saint-Gall (traduit de l’allemand)

Des faits plutôt que des mythes N° 116 / 4 janvier 2018