L’exil sur la route des Balkans. Image: © UNHCR/ M.Henley

La migration est-elle une solution ? Elle est bien plus que cela

Le discours sur l’exil et la migration souffre d’un problème récurrent, à savoir qu’il présente la mobilité internationale comme un simple moyen de parvenir à une fin. Pour les personnes réfugiées, cette conception se révèle particulièrement dramatique.

Certains articles publiés par « Des faits plutôt que des mythes » ont suscité les réactions et questions ci-dessous. Celles-ci sont – à l’image de cette vidéo – aussi courantes que problématiques et méritent une réponse détaillée:

«Sachant que, selon la Banque mondiale, 4,6 milliards de personnes vivent dans la pauvreté absolue:

1. combien de millions, voire de milliards de ces personnes pensez-vous que l’Europe serait capable d’absorber?

2. pensez-vous que les plus pauvres d’entre les pauvres ont la possibilité de fuir jusque chez nous?

[…]

4. pensez-vous sérieusement, en tout âme et conscience, que la migration est une solution? »

Deux éléments sont à infirmer d’emblée:

1. La part de la population mondiale vivant dans l’extrême pauvreté s’est fortement réduite pour s’élever à 10 pourcents en 2015, de sorte que le chiffre de 4,6 milliards est donc plus de six fois trop élevé. L’objectif d’éliminer totalement l’extrême pauvreté d’ici 2030 reste réalisable.

2. Aucune des personnes qui écrivent pour ce blog ne prétend que les plus pauvres d’entre les pauvres soient capables de fuir vers l’Europe (ou même qu’ils souhaitent le faire). Bien au contraire.

Il est en revanche plus difficile de déterminer si la migration est une «solution».

Dans tout autre contexte, la question serait grotesque

L’artiste de cabaret Olaf Schubert a dit une fois à propos de la construction controversée d’un pont près de Dresde qu’il n’en voyait pas l’intérêt, car assez de gens vivaient déjà des deux côtés de l’Elbe. L’idée que la migration ne serait qu’une «solution» (et pas même la meilleure) est aussi grotesque que l’idée qu’un pont ne serait qu’une «solution» pour régler les inégalités en terme de densité de population des deux côtés d’un cours d’eau.

Dans les deux cas, il existe certes de bonnes et de moins bonnes variantes de permettre la mobilité: au lieu d’un pont, un tunnel serait peut-être plus approprié; au lieu de l’exil, une migration légale et volontaire serait préférable. Mais dans un cas comme dans l’autre, il est absurde de considérer la mobilité comme une simple «solution» à un problème qui pourrait être résolu différemment; à savoir qu’un pont pourrait être remplacé par des liaisons téléphoniques, comme le suggère humoristiquement Olaf Schubert, ou la migration par une aide au «développement sur place».

Dans l’exemple du pont, le grotesque n’échappera à personne. Pour ce qui est de la migration, en revanche, l’idée de la remplacer par une «aide sur place» est largement répandue et établie, la migration étant en effet perçue comme un moyen d’échapper aux catastrophes économiques, écologiques ou politiques. Cette conception de la migration lui refuse ainsi toute valeur intrinsèque (expression d’une autonomie individuelle ou saisie d’opportunités économiques ou sociales). Le développement sur place apparaît comme une alternative et une «solution» meilleure et doit rendre la migration inutile et évitable. La migration est tout naturellement perçue comme un symptôme d’un problème et donc également comme une perturbation de l’ordre naturel, qui s’estompera (ou du moins sera facile à réguler) dès lors que le problème sera résolu.

Le pic migratoire et la répartition du pouvoir politique et économique

Cela est faux pour deux raisons: premièrement, à cause du phénomène de pic migratoire, qui veut que la mobilité des gens a tendance à augmenter à mesure que se réduit la contrainte au sédentarisme à laquelle ils sont exposés en raison de leur extrême pauvreté. Le document suivant offre des explications détaillées sur ce phénomène.

Deuxièmement, la répartition des possibilités de migration légale est fortement corrélée à la répartition du pouvoir politique et économique dans le monde. Si cette répartition évolue à la suite d’un développement social et économique, les pays d’émigration «traditionnels» jouiront alors d’un meilleur levier pour imposer des possibilités de migration légale pour leurs citoyennes et citoyens.

Si les inégalités extrêmes diminuent au niveau mondial, la migration tendra à être plus difficile à contrôler par les États. Une telle évolution n’impliquera toutefois pas que prévaudront alors les mêmes formes de migration et les mêmes souffrances humaines qu’aujourd’hui. Ce serait faire preuve d’une vision extrêmement réductrice que de le supposer.

La population migrante: une masse immuable

Les questions ci-dessus reposent sur une vision réductrice. Elles supposent que tous les paramètres restent inchangés à l’exception de l’étendue de la migration: qualification, préparation à la migration et réseau disponible pour celle-ci sont ainsi considérés comme des données immuables. La seule option envisageable est de contenir la migration potentielle des 4,6 milliards de personnes qui seraient touchées par la pauvreté extrême dans le monde. Améliorer leur autonomie et leurs ressources n’est pas une option.

Selon cette vision, il n’est pas pertinent de chercher à réunir les conditions préalables nécessaires à une migration réussie tant du point de vue des migrants, de la société d’accueil que de la société d’origine. Seule compte la recherche de «solutions» alternatives à la migration.

Il apparaît donc vain de chercher à savoir combien de «millions ou de milliards» de personnes l’Europe serait capable d’absorber. Cela dépend des ressources sociales et économiques dont dispose l’Europe et de celles dont disposent les personnes migrantes.

La migration «abusive» : un discours abusif

Les discours réduisant la migration à un simple moyen de parvenir à une fin se révèlent particulièrement dramatiques pour les personnes réfugiées. Leur migration est perçue comme illégitime à partir du moment où elle dépasse la fuite immédiate devant une persécution. Toute migration qui dure plus longtemps que la persécution qui l’a causée, toute migration qui s’étend au-delà de la portée de la persécution qui l’a causée, toute mobilité qui ne résulte pas uniquement de la fuite devant une persécution, mais aussi de la recherche de meilleures perspectives économiques, est considérée comme «abusive» aux yeux des tenantes et des tenants de cette forme de discours. Il en résulte un dénigrement des personnes réfugiées, dont les droits se résument en tout et pour tout à celui de lutter pour leur survie.

En tant qu’actrices et acteurs engagés pour la cause des personnes réfugiées, nous contribuons ironiquement nous aussi à ce discours problématique. Nous soulignons l’importance de la migration en tant que «solution» et dernier recours face aux situations extrêmes dans lesquelles se trouvent les personnes réfugiées.

Soutenir les personnes réfugiées dans le discours public s’apparente donc à un exercice d’équilibre. D’une part, il s’agit de souligner que ces personnes méritent notre soutien et notre solidarité, leur migration étant presque exclusivement un moyen de parvenir à une fin. D’autre part, il s’agit d’éviter de résumer la valeur de la migration à sa seule qualité d’instrument. La mobilité internationale peut en effet également contribuer au développement individuel, à la multiplication des opportunités privées et économiques (y compris pour les personnes réfugiées) et a donc une valeur intrinsèque même lorsqu’elle n’est pas (encore) la dernière «solution».

Par Stefan Schlegel, Institut de droit public, Université de Berne (traduit de l’allemand)

Des faits plutôt que des mythes N° 141 / 17 janvier 2019