«Chacun a droit à un examen individuel»

Ce qui fait actuellement l’objet d’un débat passionné en Suisse est déjà depuis plus d’un mois une réalité quotidienne en Italie. Christopher Hein, Directeur du Conseil italien pour les réfugiés (CIR), explique dans une interview comment l’Italie gère l’afflux de plusieurs milliers de Nord-Africains au Sud du pays.

Monsieur Hein, quelle est la situation actuelle à Lampedusa et dans les autres régions concernées du Sud de l’Italie?

Hein: Vendredi dernier (11 mars 2011), on dénombrait déjà près de 7200 Nord-Africains arrivés en Italie du Sud, dont 1700 hébergés dans le camp de réfugiés de Lampedusa. Les autres ont été répartis dans d’autres centres d’enregistrement à l’intérieur du pays.

De quel genre de personnes s’agit-il?

Hein: Pour l’instant, ce sont surtout des Tunisiens. D’après les premières auditions, on peut partir du principe que la plupart d’entre eux migrent dans le but de trouver du travail. Beaucoup ont néanmoins déposé une demande d’asile.

Entre-temps, la situation s’est donc détendue?

Hein: En l’espace de quelques semaines, l’Italie est certes confrontée à l’arrivée de plusieurs milliers de personnes sur une petite île, mais on est encore loin d’une situation d’urgence. Comme l’a déclaré le gouvernement allemand, les autorités italiennes doivent commencer par comparer, statistiques à l’appui, le nombre de requérants d’asile arrivés en Italie en 2010 avec ceux arrivés en Allemagne, en France et en Grande-Bretagne, avant de proclamer l’état d’urgence. C’est d’ailleurs en Tunisie qu’on a affaire à la véritable situation d’urgence, avec un afflux de plus de 220’000 réfugiés de Libye.

Au début, l’Italie semblait complètement dépassée par la situation.

Hein: Si les autorités avaient réagi à temps et rouvert immédiatement le centre de réfugiés de Lampedusa qui a été fermé voici deux ans, la situation aurait été reprise en main plus rapidement. Nous avons d’abord dû réclamer publiquement la réouverture de ce centre, puis nous avons exigé que les migrants soient amenés dans des centres d’enregistrement dans le reste de l’Italie.

Les autorités italiennes semblent aujourd’hui avoir la situation sous contrôle, c’est le cas?

Hein: Sous contrôle est peut-être un peu exagéré. Disons que le système d’accueil fonctionne pour le moment. Mais il en irait tout autrement si 70’000 Libyens arrivaient soudain en Italie du Sud.

70’000 migrants de Libye, tenez-vous cela pour possible?

Hein: Je n’aime pas me livrer à des spéculations. Il importe que l’Italie se prépare à un possible flux de migrants de Libye. Mais il est tout aussi important de bien loger ceux qui sont déjà là et de donner aux requérants d’asile la chance de passer par une procédure équitable. Les gens qui ont fui pour des raisons humanitaires devraient être traités en conséquence et une aide au retour devrait être proposée aux migrants qui n’ont aucune chance d’obtenir une autorisation d’établissement. Chacun a droit à un examen individuel. Les choses devraient se dérouler selon les procédures standard.

Suite à l’arrivée des premiers migrants à Lampedusa voici près d’un mois, vous avez exprimé la crainte que ces gens soient tout de suite renvoyés…

Hein: Oui, quelques Egyptiens qui avaient réussi à gagner la côté sicilienne avaient alors en effet été rapatriés presque tout de suite par avion. Cela montre que l’accord de réadmission conclu avec l’Egypte fonctionne encore, contrairement à celui conclu avec la Tunisie.

En février, vous aviez aussi redouté que la mobilisation de Frontex serve surtout à rapatrier tous les Nord-Africains sans distinction. Vos craintes se sont-elles avérées?

Hein: Non, dans les faits, cela ne s’est pas produit. Commissaire Cecilia Malmström, Responsable des affaires intérieures, nous a assuré que l’agence Frontex n’est pas utilisée pour les rapatriements. Nous avons par ailleurs aussi demandé et obtenu qu’aucun réfugié du Maghreb ne soit renvoyé pour le moment.

Selon votre opinion, tout se déroule de manière conforme?

Hein: Hélas non: les requérants d’asile doivent prochainement être concentrés sur l’ancienne base militaire de Mineo, c’est-à-dire dans un méga-centre d’enregistrement. Le CIR s’est clairement opposé à cette solution dans une prise de position.

Interview: Natalie Rüfenacht, Organisation suisse d’aide aux réfugiés OSAR