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De l’héroïsme aux accusations de complicité avec les passeurs – l’Europe joue avec la vie des gens

Les morts en Méditerranée semblent être devenus aussi quotidiens que le bulletin météorologique. Rien que durant cette année, 2360 personnes en fuite ont perdu la vie avant la mi-juillet. D’autres suivront. On ne sait généralement pas grand-chose de leurs destins individuels. Les noyés sont perçus comme une masse, les survivants stigmatisés comme un danger pour le continent. Des voies d’accès légales vers l’Europe éviteraient beaucoup de souffrance.

Par Adriana Romer, juriste de l’OSAR

Depuis des années, les États européens s’accommodent du fait que des gens se noient en tentant de fuir par la Méditerranée. Depuis des années, ils abandonnent à l’Italie le soin des survivants. La solidarité européenne n’est qu’un vain mot.

Démantèlement organisé du secours en mer
Durant l’automne 2013, 400 personnes se sont noyées en l’espace de quelques jours, alors qu’elles tentaient de gagner la côte italienne en bateau. Suite à ce drame, le gouvernement italien a mis en place l’opération « Mare Nostrum », sauvant ainsi la vie à des milliers de personnes en fuite. Mais une fois de plus, l’Italie s’est sentie abandonnée par l’Europe. Elle a mis fin au projet durant l’automne 2014. « Triton » a « pris le relais » de Mare Nostrum ; une mission de l’agence européenne pour la protection des frontières Frontex dont le but premier n’est pas le sauvetage en mer, mais le contrôle des frontières extérieures de l’UE. Ce changement d’attitude a laissé une grosse faille dans le sauvetage en mer, qui a abouti en avril 2015 à un nouveau triste record : 1‘200 morts en quelques jours.

Discrédit du secours privé en mer
L’inactivité de l’Union Européenne a incité de nombreuses organisations humanitaires à intervenir dès 2015. Avec des bateaux financés par des dons, ces organisations sauvent depuis lors presque chaque jour des vies humaines. Elles assurent actuellement près de 40 pour cent des sauvetages en Méditerranée centrale.
Alors qu’ils avaient au début été loués comme des héros, ces sauveteurs sont depuis quelques mois discrédités par Frontex, la classe politique et les médias qui les accusent de faire le jeu des passeurs. On leur reproche de susciter un « appel d’air » : avec leurs bateaux, ils encourageraient l’activité des passeurs ou inciteraient encore plus de gens à fuir. Une étude récemment publiée de la Goldsmith University London prouve pourtant que l’offre d’assistance des sauveteurs ne joue pas un rôle essentiel dans les mouvements de fuite et de migration.

Une alliance contre nature avec la Libye
L’UE qui s’est vue attribuer le Prix Nobel de la Paix – notamment pour son engagement en faveur des droits humains – voit comme solution à la crise humanitaire en Méditerranée la coopération avec la Libye et ses gardes-côtes. Sachant combien la situation est confuse dans ce pays, il est assez cynique de présenter cette idée comme un moyen de sauver des vies humaines et de lutter contre les passeurs. Par analogie au slogan de la prétendue « lutte contre les causes de la fuite », on brandit l’étendard de la lutte contre l’activité des passeurs pour justifier presque toutes les opérations douteuses de l’UE dans le domaine de la migration.

Les rapports en provenance de Libye sont extrêmement préoccupants, les conditions incontrôlables. Le Département fédéral des affaires étrangères DFAE déconseille les voyages en Libye et les séjours de tout genre : « La situation dans le pays est confuse et incertaine. Des milices armées ou d’autres forces armées contrôlent de grandes parties du territoire. Des affrontements violents ont lieu régulièrement. […] Le risque d’attentats et d’enlèvements est très élevé dans tout le pays. » Il est étrange qu’un pays décrit en ces termes entre en ligne de compte dans des circonstances normales pour un partenariat avec l’UE. Pour contrôler les mouvements de fuite, l’Europe semble toutefois déterminée à ignorer ses propres valeurs, quoi qu’il en coûte. En calomniant le sauvetage privé en mer, en entravant de plus en plus son travail et en concluant une coopération fatale avec la Libye déchirée, la politique européenne des réfugiés touche un nouveau fond.

Les gardes-côtes lybiens – une partie du problème
Alors qu’on parle d’introduire un « code de conduite » pour les bateaux des ONG, les gardes-côtes lybiens sont soutenus et formés, sans qu’on sache précisément comment ils vont appliquer leur mission ou sans qu’on veuille le savoir. L’organisation civile européenne de sauvetage des réfugiés « SOS Méditerranée » exprime aussi des doutes : « Nous n’avons pas l’impression que les gardes-côtes accomplissent ce pour quoi ils sont en partie payés et formés par l’Europe. »
Les « gardes-côtes lybiens » sont des milices autoproclamées, armées jusqu’aux dents, qui se livrent parfois elles-mêmes à l’activité de passeurs. À l’aide de bateaux améliorés, ils repèrent les réfugiés en mer et les ramènent dans des camps libyens – le tout contre paiement et sur mandat de l’UE.
Ces camps sont en réalité des prisons dans un état de grand délabrement. Les conditions d’hygiène y sont indignes et des rapports font état de sous-alimentation, de maladies, de tortures et de viols. Le journaliste Michael Obert, qui a parcouru de nombreuses régions en crise, écrit : « Jamais dans ma vie, je n’ai vu et connu des conditions pires que dans ces camps. »
Un rapatriement par les gardes-côtes lybiens vers un centre de détention et de tortures ne saurait être qualifié de sauvetage. Il ne fait au contraire qu’exposer les personnes en quête de protection à de nouveaux dangers. Mais les violations des droits humains en Libye n’intéressent guère les politicien-ne-s européen-ne-s.

Des possibilités d’immigration légales au lieu d’un cloisonnement
L’Organisation suisse d’aide aux réfugiés estime que le bon moyen de lutter efficacement contre les passeurs consiste à instituer des voies légales. Si l’on créait des voies légales d’accès à l’Europe pour les personnes en quête de protection, celles-ci ne dépendraient plus des passeurs et des bateaux. On pourrait ainsi leur épargner d’immenses souffrances physiques et psychiques.
Ériger des murs ou entraver le sauvetage en mer revient pour l’Europe à s’accommoder du fait qu’il y a des morts. Les réfugiés viendront, tant que les dangers encourus pendant leur fuite représentent un moindre mal par rapport à leur situation dans leurs États d’origine ou de transit. La question de savoir combien d’obstacles il leur faudra surmonter et dans quel état ces gens arriveront en Europe est entre nos mains.