Le nouveau gouvernement devrait mettre fin à la violence, réclament ces manifestants en septembre 2018. © AP / Mulugeta Ayene

De vieilles luttes de pouvoir menacent une timide avancée vers la démocratie

La rédaction de Planète exil a rencontré un réfugié éthiopien, Y.M., établi en Suisse depuis six ans et bien connecté aux autres membres de la diaspora. Ce sont des raisons politiques qui l’ont amené à quitter son pays d’origine. Membre d’Amnesty International, Y.M. s’engage au sein du groupe de travail éthiopien droits humains et démocratie en Suisse (Ethiopian Human Right and Democrazy Tasc Force in Switzerland).

Interview: Barbara Graf Mousa, rédactrice de l’OSAR

Y.M.*, comment évaluez-vous la situation actuelle en Éthiopie?

Mon pays d’origine est toujours secoué par des luttes de pouvoir entre les trois grands groupes ethniques, à savoir les Amharas, les Tigrays et les Oromos. Cette semaine par exemple (fin octobre 2018 – remarque de la rédaction), il y a eu de violents affrontements entre le Front de libération des Oromos et l’armée. C’est pourquoi 800’000 personnes ont maintenant fui dans la région des Amharas à l’est d’Oromia sans rien emporter.

La propagation de fausses informations au sujet des différentes communautés culturelles et religieuses est un mal qui cause beaucoup de problèmes. Actuellement, ce sont les Amharas qui en font les frais. Nous sommes un État pluriethnique regroupant plus de 82 ethnies, mais les élites au pouvoir et leurs intrigues menacent fortement l’unité de l’Éthiopie. À cela s’ajoute une grande pauvreté: 8 millions de personnes dépendent d’une aide extérieure, 2 millions d’enfants ont impérativement besoin de matériel scolaire. C’est ce qui figure dans le rapport de l’UNICEF de juillet 2018.

Qui est particulièrement menacé aujourd’hui en Éthiopie?

Ce sont les minorités, les personnes actives sur le plan politique, les plus pauvres et les personnes déplacées. Le nombre de personnes qui doivent fuir à l’intérieur du pays augmente fortement en Éthiopie. Les statistiques du HCR le confirment.

À quoi les ressortissantes et ressortissants éthiopiens réfugiés à l’étranger doivent-ils s’attendre s’ils sont renvoyés en Éthiopie?

Cela dépend des motifs de leur fuite. Les militantes et militants politiques qui ont défendu les droits humains et les droits civils sont très menacés. Ils sont systématiquement contrôlés. Le gouvernement les juge responsables de la mauvaise image de l’Éthiopie. Ce ne sont pas les chefs ou les hauts fonctionnaires connus aussi à l’étranger, mais justement les membres moins connus des partis d’opposition qui doivent faire particulièrement attention. Ces derniers sont menacés, arrêtés et ont tout lieu de craindre que leurs proches subissent aussi des maltraitances. On se sent comme un animal traqué, on vit dans un peur permanente.

Comment se porte la diaspora éthiopienne en Suisse? Existe-t-il des opinions politiques très différentes?

Chez nous aussi, il y a des opposant-e-s et des fidèles au gouvernement, c’est ainsi. Mais pour le moment, nous sommes d’accord sur un point: il y a maintenant au pouvoir un nouveau gouvernement, meilleur, qui donne à espérer plus de démocratie et de liberté. Le concept international de notre nouveau Premier ministre est bon, mais parmi les mesures annoncées, beaucoup ne sont encore que des déclarations d’intention. Les droits humains ne sont pas encore protégés et la liberté de religion n’est pas respectée. On assiste à une résurgence de la mentalité raciste à l’égard des minorités et nous avons assez peur qu’elle débouche un jour sur un génocide. Nous souhaitons tous que l’Éthiopie reste un pays unifié.

Les services secrets éthiopiens (NISS) sont-ils-il actifs en Suisse? Y a-t-il des preuves à cela?

On ne peut pas prouver qu’ils sont actifs en Suisse. Un Éthiopien qui a été interrogé au SEM en septembre (cf. page 4, remarque de la rédaction) croit avoir reconnu un collaborateur du NISS. Les ordinateurs des militant-e-s politiques sont sans cesse piratés; même en Suisse, on y trouve des logiciels espions. Je reçois moi aussi des menaces anonymes sur les réseaux sociaux. On sait aussi que le NISS a pris des photos lors d’une manifestation qui s’est tenue à Genève en 2014. Ce qui nous inquiète également, c’est que la Suisse participe à l’accord secret de réadmission que l’Union européenne a conclu avec l’Éthiopie.

Quel soutien aimeraient les Éthiopien-ne-s ici en Suisse?

Nous souhaitons que les gens d’ici reçoivent des informations nuancées sur l’évolution de la situation en Éthiopie. L’Éthiopie n’est pas tout d’un coup en train d’évoluer vers la démocratie. Il faudra encore beaucoup de temps et de travail et surtout un système politique fiable. Si les gens d’ici le comprennent, ils font acte de solidarité et nous aident à nous intégrer.
Concrètement, nous souhaitons en Suisse une meilleure réglementation pour les centres d’hébergement d’urgence avec plus de libertés; c’est une requête qui concerne beaucoup de personnes éthiopiennes déboutées de l’asile.

*Nom connu de la rédaction