Les «GONGOs» étatiques influencent le discours sociétal sur différents thèmes de plus en plus. © OSAR/Adrian Schuster

Influence de l’État sur les organisations non gouvernementales en Turquie

Les recherches sur les pays d’origine reposent souvent sur les indications de personnes de la société civile locale. En Turquie, celles-ci sont soumises à une forte pression. Beaucoup d’ONG ont été fermées. Il y a en outre de plus en plus d’ONG organisées par l’État qui promeuvent le point de vue du parti gouvernemental en le faisant passer pour l’opinion de la société civile.

Par Adrian Schuster, expert-pays de l’OSAR

Sous l’état d’urgence proclamé en Turquie après la tentative de coup d’État, plus de 1500 ONG ont été fermées. Il leur a souvent été reproché d’appartenir au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) ou au mouvement Gülen. Or, de l’avis de plusieurs personnes de contact, il s’agissait dans bien des cas d’organisations de gauche ou d’organisations pro-kurdes critiques à l’égard du gouvernement. Les fermetures n’ont pas toujours été justifiées. Les ONG ont été placées de fait dans l’incapacité d’agir, leurs moyens financiers ayant été transférés dans les finances publiques. Selon les indications de plusieurs personnes de contact, les autorités compliquent le travail des ONG critiques, surveillent leurs activités et intimident leurs collaboratrices et collaborateurs.

Les «GONGOs» étatiques

L’analyse-pays de l’OSAR s’est rendue sur place en octobre 2018. Lors de ce voyage, des membres locaux de la société civile ont indiqué dans le cadre de différents entretiens qu’il y a en Turquie un nombre croissant d’organisations non gouvernementales étatiques (appelées «GONGOS») qui influencent le discours sociétal sur différents thèmes. Ces organisations non gouvernementales sont très proches du parti gouvernemental AKP ou défendent le point de vue de l’État. L’ONG des femmes turques KADEM en est un exemple marquant: elle a été fondée spécifiquement dans le but de promouvoir le point de vue conservateur de l’AKP sur les rôles des deux sexes. Sa vice-présidente n’est autre que Sümeyye Erdoğan, la fille du Président Recep Tayyip Erdoğan. Des ONG de défense des droits des femmes ont rapporté à l’OSAR que KADEM et d’autres GONGOS influencent le discours politique et sociétal sur des sujets importants pour les femmes en Turquie. Les GONGOS adressent en outre leurs propres rapports parallèles à des organisations onusiennes, organisent des conférences et influencent ainsi la perception internationale de thèmes controversés en Turquie.

Changement de cap d’une ONG renommée pour la défense des droits humains

En 2017, une ONG turque renommée pour la défense des droits humains a vécu un changement de cap dramatique. Une dispute interne entre ses différentes filiales régionales au sujet de l’orientation future de l’ONG a finalement permis à des membres proches du gouvernement de s’imposer au sein de l’ONG. Un tribunal a désigné un administrateur et l’ancienne direction, clairement critique à l’égard du gouvernement, a été destituée au cours d’une procédure contestable. La direction a été confiée à des personnes proches du gouvernement. Résultat: des prises de position et des rapports pro-gouvernementaux sont maintenant publiés sous le nom réputé de cette ONG.

Les ONG locales sont une source importante

La pression sur les ONG de Turquie se répercute directement sur le travail de l’analyse-pays de l’OSAR. Pour ses recherches en faveur des requérant-e-s d’asile, celle-ci a besoin d’informations indépendantes et fiables fournies par des acteurs sur place. La fermeture de milliers d’ONG, ainsi que la multiplication des GONGOS qui transmettent des informations dans la ligne du discours gouvernemental, rendent plus difficile l’accès à des informations indépendantes sur les pays d’origine.