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Sauvetage en mer: interview avec Neil Falzon

Neil Falzon est membre du conseil d’administration de l’ECRE (European Council on Refugees and Exiles). Il a créé l’ONG maltaise de défense des droits humains «aditus», dont il est le directeur. Il représente actuellement l’avocat du capitaine du navire privé de recherche et de sauvetage Lifeline, Claus-Peter Reisch, dont il est allégué que son navire n’a pas été immatriculé correctement avant d’entrer dans les eaux territoriales de Malte. Le navire Lifeline a été confisqué par les autorités maltaises. Avant cela, le Lifeline avait dû attendre plusieurs jours avec 234 personnes à bord, qui avaient été secourues en Méditerranée jusqu’à ce qu’elles soient autorisées à entrer dans le port maltais.

La mission du navire Lifeline en Méditerranée avait déjà commencé à l’automne 2017. Pourquoi le capitaine est-il précisément accusé maintenant d’allégations selon lesquelles il n’aurait pas enregistré correctement son navire?

Exactement! Nous ne savons pas très bien pourquoi les accusations n’ont été portées que maintenant. Lorsque le Premier ministre a autorisé le navire à entrer à Malte, il a également demandé une enquête sur les opérations du navire. À ce moment-là, le Premier Ministre a fait référence à l’immatriculation du navire, à la nature des activités du navire en mer et au refus allégué du capitaine d’obéir aux ordres lorsqu’il était en mer.

Y a-t-il une quelconque autre charge – le Lifeline a-t-il violé le droit maritime ou des conventions internationales?

Les accusations portées par le représentant du Ministère public – un inspecteur du Service de l’immigration – se rapportent spécifiquement à la nature de l’enregistrement du Lifeline. Il est allégué que l’immatriculation néerlandaise du navire ne lui permet pas d’entrer dans les eaux territoriales maltaises. Il s’agit d’accusations portées en vertu du droit maritime national, la Loi sur les ports et la marine marchande (Ports and Shipping Act), et le représentant du Ministère public les lie aux dispositions de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer de 1982 (CNUDM). Contrairement aux déclarations du Premier Ministre, aucune mention n’est faite dans les accusations de l’opération de sauvetage proprement dite, ni des échanges entre le capitaine et les garde-côtes italiens et libyens. Il s’agit en fait de la reconnaissance par Malte du certificat néerlandais du Lifeline.

Pourquoi Malte refuse l’entrée au Lifeline dans un premier temps, mais la lui accorde dans un second temps? Que s’est-il passé dans l’intervalle?

D’après ce que nous comprenons, il semble que le navire ait été autorisé à entrer, une fois que Malte a pu assurer la distribution des migrants secourus vers un certain nombre de pays. Ce n’est qu’une fois que Malte a été rassurée par le fait qu’elle n’aurait pas à «porter le fardeau» des personnes secourues, qu’elle a ouvert son port pour leur débarquement. Il ne s’agissait pas vraiment d’une décision humanitaire – car les considérations humanitaires n’avaient été présentes à de sérieux niveaux que quelques jours avant cet événement – mais d’une décision basée uniquement sur des considérations stratégiques et politiques.

Quel est le but de la procédure: Le capitaine allemand va-t-il servir d’exemple pour effrayer d’autres ONG? Et si oui, pourquoi?

Dans le même mouvement que sa demande d’enquête sur le Lifeline, le Premier Ministre a fermé les ports de Malte aux navires des ONG, ce qui signifie que les deux événements sont clairement liés. Malte veut envoyer un message clair: si vous sauvez des migrants, n’essayez même pas de vous approcher de Malte. Il n’y a aucune raison valable de fermer les ports de Malte aux navires des ONG, et l’excuse du Premier Ministre selon laquelle il agit ainsi pour assurer le respect des règles maritimes est tout simplement légère.

Cela pourrait être un procès-spectacle politique. Quel intérêt Malte y trouve-t-elle?

Malte veut montrer à ses partenaires de l’Union européenne que, bien qu’elle soit une petite nation avec une frontière à haut risque, elle peut être dure, audacieuse et déterminée à protéger la frontière de l’UE. Elle a un certain nombre de points à gagner en agissant ainsi. Là encore, il n’y a aucune raison justifiable de bloquer les navires de sauvetage des ONG.

Qui sont les cerveaux derrière ces accusations?

Nous pensons que les accusations sont le résultat du scénario politique extrêmement négatif en Méditerranée. Il est difficile de les imputer à un ou deux individus, mais nous sommes convaincus que les déclarations du Premier Ministre ont joué un rôle central dans cette affaire.

Quel est l’état d’esprit actuel à Malte à l’égard de la migration et face au refus d’entrée des navires de recherche et de sauvetage?

Eh bien, le climat change tout le temps, il faut garder à l’esprit que nous sommes une très petite nation avec à peu près les mêmes problèmes que tous les autres pays. Concernant la migration, l’atmosphère a tendance à être directement affectée par l’arrivée des bateaux. Quand les bateaux arrivent, nous sentons un pic immédiat de stress, de colère, de peur et de discours négatifs. Au cours des dernières années, quand aucun bateau n’accostait mais que les réfugiés arrivaient à Malte de manière invisible et sans couverture médiatique – ils venaient par avion – Malte a révisé son régime de détention et a adopté une stratégie d’intégration nationale! L’atmosphère aujourd’hui est donc un retour à la colère, car la menace d’invasion par la mer est de retour et cette fois-ci, elle est facilitée par des ONG avides de pouvoir et d’argent!

Nous avons cependant aussi vu croître un groupe de citoyens très inquiets du fait qu’en fermant les ports et l’aéroport de Malte aux ONG de sauvetage, Malte a, de fait, signé la condamnation à mort de nombreuses personnes. Cela nous console de savoir que pour tous, quel que soit le point de vue de chacun sur la migration, la mort en mer est tout simplement inacceptable, et que nous devrions mieux nous comporter.

Quelles seraient les conséquences d’une condamnation, pour la mission du Lifeline et pour le sauvetage privé en mer dans son ensemble?

La loi stipule qu’une condamnation peut être assortie d’une amende maximale de 11’600 €, d’une peine d’emprisonnement d’une durée maximale de douze mois, ou des deux. Ce serait terrible pour le capitaine, mais ce serait aussi un coup très dur pour les opérations de sauvetage en mer, car cela concrétiserait la menace que Malte fait peser sur quiconque sauve des réfugié-e-s et des migrant-e-s: ne les amenez pas ici. Dans le passé, cette menace a été proférée contre des bateaux de pêche, et nous étions au courant que certains pêcheurs hésitaient à secourir des personnes en détresse en raison de ces menaces et de l’incertitude générale.

Quelle pourrait être, selon vous, une solution pour éviter une augmentation tragique des morts en Méditerranée?

Nous avons cinq points très simples que nous répétons depuis plusieurs années presque ad nauseam :

1. Permettre aux navires et aux avions des ONG d’entrer / de sortir des ports et de débarquer rapidement les personnes qu’ils secourent.

2. La vie des migrants en Libye, leur liberté et leur sécurité sont en danger. Ne cédez pas vos responsabilités à la garde côtière libyenne. Ne les débarquez pas en Libye.

3. L’Italie et Malte doivent se mettre d’accord sur des procédures de débarquement.

4. Les États membres de l’UE devraient assumer la responsabilité partagée de tous les réfugiés entrant dans l’UE.

5. Créer des possibilités réalistes pour des voies sûres et légales vers l’UE en faveur des réfugiés et des migrants.

Interview menée par Adriana Romer, direction du service juridique de l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés