La nouvelle procédure d'asile accélérée - « J’ai d’emblée fait confiance à ma représentante juridique »

La nouvelle procédure d’asile accélérée, adoptée par le peuple suisse en 2016, est entrée en vigueur le 1er mars 2019. La rédaction de Planète Exil s’est entretenue avec une personne en quête de protection, qui a passé par la nouvelle procédure durant la phase de test à Boudry. L’interview offre un aperçu privilégié de la mise en œuvre de la nouvelle procédure d’asile et de ses effets sur les personnes directement concernées.

Notre interlocutrice a dû fuir son pays d’origine en raison de ses activités en faveur des droits humains. Elle aimerait garder l’anonymat pour ne pas mettre en danger sa famille et ses proches.

Comment avez-vous vécu la nouvelle procédure d’asile en Suisse?

D’un côté, c’est bien de savoir après 140 jours si vous pouvez ou non rester en Suisse. Mais si la décision en matière d’asile est négative, ce délai est plutôt cours pour prévoir une solution de rechange. Vous ne pouvez pas retourner dans votre pays d’origine, que vous avez dû fuir parce qu’il n’était plus sûr.

Mais, malheureusement, comme beaucoup d’autres, j’ai connu des situations difficiles. On se sent enfermé, comme dans une prison. Lorsque vous partagez une pièce de seize ou vingt mètres carrés avec douze autres personnes de pays différents, de cultures, tempéraments et caractères différents, vous manquez fatalement d’intimité. Dans ces conditions, il est très probables que surgissent des conflits entre le gens. Les salles de douches n’avaient pas de portes et on ne pouvait se doucher qu’à des heures fixes: deux heures par jour, une fois le soir et une fois le matin. La plupart n’appréciaient pas les repas, mais il leur était interdit d’apporter leur propre nourriture. Même les sucreries pour les enfants étaient interdites. Certains employés avaient un comportement très limite et nous faisaient sentir comme des criminels qui n’avaient pas leur place ici. Comme Boudry est une ville isolée, beaucoup voulaient sortir du centre le week-end. Pour cela, il faut des billets de transport. Malheureusement, nous n’en recevions qu’un toutes les deux semaines seulement, ce qui n’était pas suffisant. Certains avaient besoin de voir un médecin ou de se rendre à l’hôpital, mais cela n’a pas été accepté. Il n’y avait aucun divertissement, aucune distraction. Beaucoup de personnes étaient dépressives.

Quels aspects de la nouvelle procédure d’asile avez-vous vus comme positifs?

Tout ce qui concernait les affaires en cours est tenu secret et traité avec discrétion, ce que j’ai trouvé très positif. Les bonnes relations avec la plupart des employés et des responsables pendant la procédure ont également été utiles et agréables.

Pour moi, c’était vraiment positif que ma procédure n’ait duré que 70 jours en tout. Après être entrée en Suisse avec un visa humanitaire, j’ai déposé ma demande d’asile le 22 janvier 2019 à Vallorbe et le 15 mai 2019 j’ai reçu la décision finale d’asile dans le canton de Vaud. Dieu merci, une décision positive! Deux jours après la première entrevue de courte durée à Vallorbe, j’ai été transférée avec d’autres requérants d’asile dans un petit bus vers le Centre fédéral d’asile de Boudry. Quelques jours plus tard, on m’a informée que je bénéficiais d’une assistance juridique et j’ai été autorisée à choisir entre un homme et une femme. Dès la première rencontre avec ma représentante juridique, je me suis sentie en sécurité et j’ai su que je pouvais lui faire confiance. Cette expérience a été positive et importante. La représentante m’a énormément aidée dans les préparatifs de la longue audition, où l’on doit établir et prouver les motifs d’exil. Le 15 février, nous avons préparé ensemble la première audition, qui a eu lieu trois jours plus tard, le 19 février 2019, et la deuxième audition le 18 mars, qui s’est également tenue à Boudry deux jours plus tard, le 20 mars 2019.

Qu’avez-vous trouvé difficile?

Pour réunir les pièces justificatives et les preuves, vous avez besoin d’une connexion internet en état de marche. Il y avait bien une connexion internet au Centre fédéral d’asile, mais elle était très lente, peu fiable et fréquemment interrompue. On perd donc beaucoup de temps aux postes de travail informatiques, qui sont accessibles à tout le monde. Mais le plus grand problème, à mon avis, est de n’avoir aucune intimité nulle part. Lorsque tu as déposé une demande d’asile, tu as besoin d’une atmosphère calme et concentrée. Tu dois te préparer pour les entretiens, réunir des preuves, tu dois pouvoir réfléchir à ta situation actuelle mais aussi à tes perspectives d’avenir. Malheureusement, dans tous les centres d’asile, il régnait une ambiance agitée, souvent triste, et tu es en permanence entouré d’inconnus. Même dans le dortoir, il n’y a aucune intimité. Je partageais la chambre avec onze autres femmes.
Dans mon cas, j’ai trouvé que le comportement des interprètes et la qualité de leur travail variaient beaucoup: la première personne était dure et dominante; la deuxième était si jeune que j’ai honnêtement d’abord douté de sa qualité professionnelle; enfin, la troisième interprète était une personne compétente, ce qui m’a donné plus de confiance.
Mais le pire pour moi a été de devoir changer de représentante juridique…

…un changement de représentante en pleine procédure? Pourquoi?

Le 28 mars, ma représentante juridique m’a informée qu’aucune décision d’asile n’avait encore été rendue, mais que cela ne signifiait pas pour autant qu’elle serait négative. Dans mon cas, les autorités avait peut-être besoin de clarifier les choses un peu plus précisément; l’employée du Secrétariat d’État aux migrations (SEM) était très jeune et manquait probablement encore un peu d’expérience, me semblait-il. De plus, la nouvelle procédure n’avait été que peu expérimentée. Ma représentante juridique m’a dit que, si le SEM ne donnait aucune réponse dans les huit jours, je serais affectée à un canton. Et c’est exactement ce qui s’est passé: le 2 avril 2019, ma représentation juridique m’a remis mon dossier et j’ai pris le train pour Lausanne.

Vous avez donc bénéficié d’une nouvelle représentation juridique cantonale?

Lorsque ma représentante juridique m’a informée qu’une nouvelle personne serait désormais responsable de mon cas, cela a été un grand choc pour moi. Elle m’a expliqué en détail les raisons pour lesquelles le canton de Vaud était désormais responsable, etc. J’ai bien compris les explications, mais je suis restée profondément choquée. J’éprouvais des sentiments d’insécurité, de doute et de peur et ne pouvais imaginer bâtir un rapport de confiance avec une nouvelle représentante juridique. Je n’ai du reste jamais rencontré la nouvelle représentante. Quand j’avais des questions, j’appelais toujours l’ancienne.

Comment avez-vous vécu l’hébergement?

Ouf, ç’a été difficile pour moi. À Boudry, je partageais la pièce avec onze autres femmes, de pays, de cultures et de caractères différents. Certaines étaient agressives et agitées, d’autres dépressives et malades, beaucoup avaient des problèmes psychologiques.
Les installations sanitaires pour les femmes n’étaient pas assez protégées. Il n’y avait pas de portes et nous n’avions qu’un rideau de douche pour protéger notre intimité. Je me sentais très mal à l’aise et j’avais un peu peur aussi. Il n’y avait qu’une seule machine à laver pour tout le monde avec un horaire fixe: un jour vous est attribué et si vous avez un entretien ou un autre rendez-vous ce jour-là, vous devez attendre la semaine suivante. Dans tous les centres, il me manquait la possibilité de pouvoir me retirer seule dans un endroit tranquille.

Dans le canton de Vaud, je vivais avec une femme africaine dans une petite pièce, toujours sans intimité. Cependant, c’était toujours mieux qu’à Boudry avec onze autres femmes. Lorsque j’ai reçu la décision finale d’asile, de nombreuses personnes m’ont dit que les problèmes allaient commencer: par exemple, trouver un logement alors que vous êtes nouvelle en Suisse et ne parlez pas français.

Avez-vous eu le sentiment d’être toujours suffisamment informée sur le déroulement de la procédure et les différentes étapes?

À Boudry, je me suis sentie bien informée et en sécurité avec ma représentante juridique. Après mon transfert dans le canton de Vaud, un sentiment d’incertitude est apparu jusqu’à ce que je puisse faire confiance à la direction du nouveau centre d’asile.

Comment jugez-vous le comportement des autorités?

La plupart des employés du SEM étaient assez jeunes. Je me suis parfois demandé comment ils pouvaient maîtriser de telles responsabilités. Quoi qu’il en soit, les employés se sont toujours comportés de manière correcte et ont fait preuve de professionnalisme dans leur travail.

Comment avez-vous vécu la rapidité de la nouvelle procédure?

Je pense que l’accélération des procédures est une bonne chose. On sait rapidement à quoi s’attendre dans son propre cas. Pour moi, cela a permis de mettre rapidement fin à une situation de stress et aux événements auxquels j’étais exposée. Bien sûr, le rythme augmente le stress en raison de l’intensité des procédures. Mais j’ai aussi pu rapidement refaire ma vie, m’impliquer dans la société et, en même temps, laisser derrière moi les difficultés des centres d’asile, le manque d’intimité et de confort, comme je l’ai expliqué.

Pensez-vous que la procédure est suffisamment équitable, malgré l’accélération?

Après mes auditions, j’ai dû attendre au-delà des huit jours prévus par la loi pour recevoir une décision. J’ai donc été transférée dans le canton de Vaud. Cela a été très dur pour moi de ne pas savoir ce qui m’attendait. Une décision? Un nouvel entretien? Je ne le savais pas et personne ne le savait non plus en raison de la nouvelle loi et parce que nous étions dans une phase de test pour ces nouvelles procédures. J’ai aussi vu de nombreux cas qui ont été traités très rapidement parce que les gens venaient de pays en guerre.

Comment avez-vous vécu le soutien et l’assistance juridiques?

Je les ai trouvées justes et de très bonne qualité. J’ai d’emblée fait confiance à ma représentante juridique et je me suis sentie en sécurité. Cependant, devoir changer de représentante en pleine procédure, je trouve cela difficile pour un requérante d’asile. Dans cette situation, tu te sens déjà sous pression, dans l’incertitude et tu as besoin de perspective. C’est pour cela que la représentation juridique est également une personne importante pour les requérants d’asile. Tu construis une relation de confiance, tu dépends de ses compétences. Le représentant juridique est une sorte de pilote pour toi, dans un système que tu ne connais pas.

Qu’est-ce qui vous a surpris dans cette nouvelle procédure?

Surtout les conditions d’hébergement! Vivre dans un centre fermé sans la moindre intimité, à l’écart de la population suisse, avec des structures semblables à un camp militaire! On perd les effets positifs et les bonnes intentions qui y ont présidé, en raison de ces aspects négatifs, mais aussi en raison du changement de représentation juridique au cours de la procédure actuelle, ce qui est dommage.

Qu’est-ce qui vous a le plus aidée pendant la procédure?

Outre la représentante juridique, les employés des autorités et la plupart des employés des organisations concernées étaient sympathiques et compétents. Je n’oublierai jamais l’accueil chaleureux que m’a réservé la réceptionniste de Vallorbe: elle a vu mon passeport, a souri et m’a ensuite tout expliqué dans ma langue maternelle. Quelques mois plus tard, je suis tombée sur elle à Lausanne et j’ai été vraiment touchée qu’elle se souvienne si bien de moi.

Selon vous, que pourrait-on améliorer?

Les personnes en procédure d’asile ont besoin de plus d’intimité. Elles se trouvent dans une situation de stress et ont donc besoin d’un endroit calme et tranquille pour réfléchir à leur situation actuelle, planifier leur avenir, se préparer pour les entretiens, apprendre la langue. Il serait utile d’être logé dans des chambres plus petites et si possible seul. Les installations sanitaires pour les femmes seules et les familles étaient inacceptables, indignes et dangereuses. Il serait également certainement utile de permettre à la population suisse, y compris aux nombreux bénévoles, d’accéder plus facilement aux centres. De nombreux enseignants à la retraite et des volontaires dans les églises aimeraient se rendre utiles pour les personnes requérantes d’asile en proposant des cours de langue, en gardant les enfants et en apportant bien d’autres choses encore.