Par Barbara Graf Mousa, rĂ©dactrice Ă lâOrganisation suisse dâaide aux rĂ©fugiĂ©s (OSAR).
«âŻCâest vrai, mes parents mâont chassĂ©e quand jâavais huit ansâŻÂ», confirme Ruun Cali, 38âŻans aujourdâhui. Les enfants somaliens sont Ă la merci du groupe fondamentaliste des Chabab. Les enlĂšvements, les mariages forcĂ©s et lâenrĂŽlement de force sont monnaie courante. «âŻMes parents ont sans doute voulu mâĂ©pargner ce sort et mâont mise dans un camion pour le Kenya avec beaucoup dâautres enfantsâŻÂ», raconte Ruun Cali. Elle balaie la salle polyvalente de Bodio (TI) du regard et lance un clin dâĆil Ă la cinquantaine de personnes retraitĂ©es. «âŻAujourdâhui, tout va bien, car vous ĂȘtes comme des parents pour moi.âŻÂ» Fabrizio Boo, ancien enseignant, vient de lire des extraits de son livre Ă©crit en italien Portata dal vento. Il mio cammino da Mogadiscio ad Airolo qui signifie «âŻPortĂ©e par le vent. Mon chemin de Mogadiscio Ă AiroloâŻÂ», pour en discuter avec elle. «âŻRuun Cali est une cĂ©lĂ©britĂ© aujourdâhui, pas seulement dans notre LĂ©ventine, oĂč elle vit, mais dans tout le TessinâŻÂ», explique-t-il. «âŻCâest une fiertĂ© de lâavoir avec nous aujourdâhuiâŻ!âŻÂ»
Plus de 13âŻ300âŻkilomĂštres
Quand Ruun Cali a foulĂ© le sol suisse pour la premiĂšre fois Ă GenĂšve en octobre 2008, seule, frigorifiĂ©e et dĂ©sorientĂ©e, elle ne voulait plus que sâallonger au milieu de la route. «âŻPersonne nâaurait pleurĂ© pour moi si je mâĂ©tais fait percuter ou mĂȘme Ă©craserâŻÂ», Ă©crit-elle dans lâintroduction de son livre. Elle Ă©grĂšne ensuite les souvenirs de son enfance perdue et de son pĂ©riple inimaginable, dĂ©crit dâune façon bouleversante. Dans le livre, une petite carte montre la route qui lâa menĂ©e de Mogadiscio Ă Airolo, Ă travers dĂ©serts, savanes, steppes, forĂȘts, vallĂ©es et montagnes, en Somalie, au Kenya, en Ăthiopie, au Soudan, en ĂrythrĂ©e, au YĂ©men et en Arabie saoudite, pour arriver aux Ămirats arabes unis et finalement embarquer dans un avion Ă DubaĂŻ. Elle a parcouru ainsi plus de 13âŻ300âŻkilomĂštres entre 1996 et 2008, sans parents ni bagage, principalement Ă pied, parfois en stop, en bus, Ă bord de pickups bringuebalants ou Ă dos dâĂąne ou de dromadaire. TantĂŽt seule, tantĂŽt avec dâautres enfants, la faim et la peur comme fidĂšles compagnes, elle a survĂ©cu aux mauvais traitements, aux arrestations, aux maladies graves, aux conditions de travail proches de lâesclavage et Ă de nombreux moments de dĂ©sespoir. «âŻGrĂące Ă lâĂ©criture, jâai compris que si je peux parler de tout cela, câest uniquement parce que la chance ne mâa jamais totalement quittĂ©e, mĂȘme dans les pires momentsâŻÂ», raconte-t-elle Ă un public attentif.
Un Tessin solidaire
Une chance qui, dans le malheur, continue de suivre la courageuse Somalienne en Suisse. Avec son esprit curieux et sa soif de savoir, elle trouve partout des personnes prĂȘtes Ă lâencadrer et Ă lâaider. Comme William, conducteur de bus compatissant qui lui apporte du pain et du fromage, ou Marlis et Gianfer, qui lui apprennent Ă faire du vĂ©lo Ă Bellinzone et lui en offrent un en guise de rĂ©compense. Rien ne peut remplacer ces rĂ©seaux et lâengagement humain de compagnes et compagnons de route pour une intĂ©gration rĂ©ussie et durable. Toutes et tous font dâune personne rĂ©fugiĂ©e au dĂ©part inconnue une voisine active, une collĂšgue de confiance, une amie dĂ©vouĂ©e. Une personne qui participe Ă notre sociĂ©tĂ©, contribue Ă la façonner et lâenrichit. «âŻJe ne comprends pas lâhostilitĂ© envers les personnes Ă©trangĂšres dans ce paysâŻÂ», confie Luca Brughelli, qui a grandi dans le val Verzasca. «âŻLeur travail contribue de maniĂšre dĂ©cisive Ă notre succĂšs. La Suisse ne serait jamais aussi prospĂšre sans elles.âŻÂ»
Nouveaux horizons du cÎté du Gothard
Changement de dĂ©cor. Nous voici dans la petite cuisine de lâOsteria Tremola San Gottardo, oĂč Ruun Cali et Luca Brughnelli prĂ©parent une saltimbocca aux lĂ©gumes bio du jardin. Le duo coopĂšre avec soin et concentration tout en plaisantant et en riant comme le font des complices de longue date. «âŻJe suis prĂȘt Ă beaucoup de choses quand je vois une personne vraiment motivĂ©e Ă atteindre son objectifâŻÂ», affirme Luca Brughelli, rĂ©compensĂ© de points Gault&Millau tant Ă Bellinzone quâĂ Airolo. «âŻLa dĂ©termination et le talent de Ruun Ă©taient Ă©vidents dĂšs son stage au restaurant Mistral. Elle a dĂ©jĂ accompli bien des choses avec son parcours de vie et sa forte personnalitĂ©, et ce nâest que le dĂ©but.âŻÂ» Câest lui qui a sorti Ruun Cali de lâangoisse psychologique et du manque de perspectives Ă©conomiques liĂ©s Ă lâadmission provisoire avec un permis F en lui proposant un contrat de travail. Dans son livre, elle explique avoir accumulĂ© les stages pour sâentendre dire finalement que son italien nâĂ©tait pas encore au niveau et que le permis F ne garantissait pas quâelle pourrait rester en Suisse, mĂȘme avec un contrat de travail. «âŻNe rien faire, câest ce quâil y a de pire pour les personnes requĂ©rantes dâasileâŻÂ», affirme-t-elle. «âŻOn sait que lâargent que lâon reçoit vient des impĂŽts, donc de la population. On a tout le temps lâimpression de vivre Ă ses crochets. Jâen avais honte. Jâavais lâimpression dâĂȘtre un fardeau pour la sociĂ©tĂ©.âŻÂ»
Les crĂšfli, une pĂątisserie dâAirolo pour lâintĂ©gration
Pendant quatre ans, Luca Brughelli a transmis les techniques et secrets de la haute cuisine Ă Ruun avant de la convaincre de rejoindre sa nouvelle aventure Ă AiroloâŻdans un hĂŽtel-restaurant avec huit chambres. Un Bed & Bike pour les cyclistes et les randonneuses et randonneurs quâattirent la lĂ©gende et les dĂ©fis physiques de la route historique de la Tremola San Gottardo, plus long monument routier de Suisse.
Tandis que Ruun Cali participe de toutes ses forces au dĂ©veloppement du restaurant et des chambres, ses talents pĂątissiers charment la population dâAirolo. Minutieuse et assidue, elle sâest appropriĂ© la mystĂ©rieuse recette des crĂšfli, un biscuit roboratif, prĂ©parĂ© traditionnellement pour le personnel de dĂ©neigement et postal du col du Saint-Gothard. Tout le village est fier et ravi de «âŻla premiĂšre Somalienne qui fabrique des crĂšfli Ă AiroloâŻÂ», Ă©crit Ruun. Luca Brughelli les offre comme cadeau de bienvenue dans les chambres dâhĂŽtel et les vend au restaurant. Les enseignantes et enseignants lâencouragent Ă raconter son histoire aux Ă©lĂšves. «âŻAujourdâhui, Airolo est ma patrie dâadoptionâŻÂ», dit-elle en riant avant dâouvrir la porte du balcon de son appartement pour montrer le superbe panorama sur la LĂ©ventine. «âŻJâai enfin trouvĂ© un chez-moi et la paix intĂ©rieure.âŻÂ»
CuisiniĂšre et responsable de famille
En 2019, Ruun Cali, qui nâavait jamais Ă©tĂ© Ă lâĂ©cole en Afrique, a entamĂ© un apprentissage de cuisiniĂšre. «âŻLâĂ©cole de la vie que jâai connue avant dâarriver en Suisse mâa donnĂ© la force, la volontĂ© et la persĂ©vĂ©rance de rĂ©ussir cette Ă©cole-ciâŻÂ», Ă©crit-elle dans son livre. «âŻDâabord, jâai dĂ» apprendre Ă apprendre.âŻÂ» Luca Brughelli lâa aidĂ©e et motivĂ©e, des amies et amis ont potassĂ© le jargon avec elle. AprĂšs deux annĂ©es difficiles, juste avant la crise du COVID-19, elle obtient son diplĂŽme et en pleure de joie. Luca Brughelli lui a trouvĂ© un stage auprĂšs de Tanja Grandit au restaurant Stucki. LâannĂ©e suivante, il lâa envoyĂ©e chez Andreas Caminada au Schloss Schauenstein, un restaurant de FĂŒrstenau avec trois Ă©toiles Michelin. «âŻJe suis fier dâelle. Jâai besoin dâune grande cheffe qui connaĂźt son mĂ©tier pour que nous puissions nous dĂ©velopper et garder un restaurant haut de gamme et pour quâelle ait les meilleures perspectives dâavenirâŻÂ», explique-t-il.
Aujourdâhui, les crĂšfli aident Ă financer le projet dâorphelinat Kalamaan en Somalie. AidĂ©e par la diaspora somalienne, Ruun Cali a rĂ©ussi Ă retrouver sa famille, avec qui elle reste en contact, et est retournĂ©e pour la premiĂšre fois dans son pays dâorigine en 2021. Ses parents, qui lâavaient chassĂ©e Ă lâĂ©poque, ont recueilli plusieurs orphelines et orphelins. ContradictoireâŻ? De prime abord peut-ĂȘtre, mais ce chapitre est comme tant dâautres une piĂšce essentielle du puzzle que constitue le riche parcours de vie de Ruun. Comme elle lâa fait si souvent avec brio, elle surmonte cette douleur-lĂ aussi par lâaction. Elle a mis en place avec sa famille lâorphelinat officiel Kalamaan, avec prise en charge mĂ©dicale et possibilitĂ©s dâĂ©ducation. «âŻJe vis deux vies aujourdâhui, celle de cuisiniĂšre privilĂ©giĂ©e en Suisse et celle de responsable dâune grande famille dans une Somalie malmenĂ©e.âŻÂ»
Liens complĂ©mentairesâŻ:
- Le livre Portata dal vento. Il mio cammino da Mogadiscio ad Airolo de Ruun Cali a Ă©tĂ© publiĂ© en 2025 par lâIstituto Editoriale Ticinese avec le soutien du canton du Tessin, de la commune dâAirolo et de la fondation Ernst Göhner. Pour chaque livre achetĂ© directement auprĂšs de Ruun Cali Ă lâOsteria Tremola, 30âŻ% des recettes vont au projet dâorphelinat Kalamaan. Une version française et une version allemande sont prĂ©vues. https://www.istitutoeditorialeticinese.ch/prodotto/portata-dal-vento/
- Ă lâoccasion de la publication du livre, Ruun Cali a donnĂ© une interview Ă la tĂ©lĂ©vision suisse (RSI) en novembre 2025.
- Fiche dâinformation de lâOSAR sur la Somalie (2026, DE)

