Les personnes réfugiées échangent leurs connaissances et expériences au sein des commissions du Parlement des réfugiés, où elles élaborent des stratégies et revendications qu’elles font entendre au monde politique. L’OSAR soutient le Parlement des réfugiés depuis le départ grâce à son expertise et lors d’interventions. Dans cette interview, Mahtab Aziztaemeh revient sur ses deux rôles et explique ce qui fait le succès de l’intégration.
Interview : Andrea Schmid, conseillère technique Intégration à l’OSAR
Vous êtes cofondatrice du Parlement des réfugiés. Quel est votre rôle aujourd’hui ?
J’ai d’emblée activement contribué au lancement et à la conception du Parlement des réfugiés. Ces dernières années, j’ai fait partie de l’équipe d’organisation et géré le développement, la planification et la mise en œuvre de nos programmes et activités.
Mes fonctions étaient délibérément polyvalentes, qu’il s’agisse de présider des commissions, d’accompagner des procédures au sein de celles-ci ou de gérer des aspects organisationnels. J’ai toujours assumé un rôle à responsabilités quand il le fallait pour assurer la stabilité et l’optimisation de notre travail.
Nous passons actuellement à la prochaine étape de notre institutionnalisation. Depuis mai, je suis codirectrice de la nouvelle association Forum des réfugiés Suisse aux côtés de Shishai Haile et Peter Mozolevskyi. Plus que jamais, ma priorité est donc de poursuivre le développement stratégique et d’asseoir durablement notre travail.
Le Parlement des réfugiés est en pleine restructuration. Comment ce développement se présente-t-il ? Quels sont vos objectifs stratégiques ?
Nous nous trouvons en ce moment dans une phase importante. La fondation de cette association crée une structure stable et durable. Un point important est qu’elle est gérée par des personnes réfugiées, au sein du comité comme de la direction. Il ne s’agit pas pour nous d’une mesure symbolique, mais d’un positionnement politique clair. Les personnes réfugiées doivent occuper des postes décisionnels dans les discussions qui les concernent.
Sur le plan stratégique, notre objectif est de défendre la participation des personnes réfugiées à tous les niveaux – politique, social, institutionnel – pour la placer au cœur de la société plutôt que de marginaliser l’intégration.
En même temps, nous rejetons délibérément la division entre « nous » et « les autres » qui gangrène de nombreux débats politiques et conduit à l’exclusion systématique de certaines personnes. Nous souhaitons briser cette logique et montrer que les personnes réfugiées sont des membres à part entière de la société, y compris en tant qu’actrices et acteurs politiques.
Nous forgeons une organisation professionnelle et durable qui cherche en parallèle à interroger les rapports de force existants et à revendiquer un véritable pouvoir de codécision. Il est essentiel à nos yeux de mener ce travail dans le dialogue, de ne pas parler des personnes réfugiées mais avec elles, de construire ensemble, discuter ensemble, prendre des décisions et, en fin de compte, les mettre en œuvre ensemble.
Quels sont les principaux obstacles ou défis de l’intégration ?
L’intégration est un processus contraignant, tant pour les personnes réfugiées que pour la population locale. Les principaux obstacles sont selon moi les conditions-cadres : accès restreint au marché du travail, statut de séjour précaire, possibilités de formation limitées, embûches bureaucratiques. Il est difficile pour les personnes réfugiées de développer leur potentiel dans ces circonstances.
À celles-ci s’ajoutent des défis sociétaux, comme les idées préconçues et la tendance à opérer une distinction entre « nous » et « les autres ». Cette mentalité influence l’ouverture concrète des institutions et de la société.
Ce qu’on oublie souvent, c’est que beaucoup de personnes réfugiées soulèvent déjà des montagnes pour s’intégrer. Elles apprennent une nouvelle langue, s’orientent dans un système complexe et reconstruisent leur vie dans un contexte souvent difficile.
Il est donc crucial de comprendre comment aménager les structures existantes pour permettre une participation réelle. L’intégration réussit lorsqu’elle est vue non pas comme un effort d’adaptation unilatéral, mais comme un processus collectif qui repose sur des conditions équitables et une ouverture mutuelle.
Quel rôle les traumatismes jouent-ils dans l’intégration ?
Précisons tout de suite que si le traumatisme peut jouer un rôle important dans l’intégration, la question doit cependant être nuancée. Les personnes réfugiées ne sont pas toutes traumatisées et le traumatisme n’explique pas toutes les difficultés d’intégration. Une telle assimilation grossière ne résisterait pas à l’épreuve des faits et ne serait pas représentative de la diversité des expériences individuelles.
Cela étant, il ne faut pas minimiser l’impact du traumatisme. De nombreuses personnes réfugiées ont connu la guerre, la violence, la perte, la persécution ou une insécurité de longue durée. Elles arrivent dans un nouveau pays, de surcroit avec un lourd bagage qui pèse sur leur stabilité psychique et sociale. Sans que ce soit systématique, ces expériences se répercutent souvent sur des aptitudes clés, comme la confiance, la gestion du stress, la capacité de concentration et la capacité à trouver ses marques dans les méandres d’un nouveau système. Le problème est que nos systèmes d’intégration tiennent souvent trop peu compte de cette réalité. Ils attendent implicitement des personnes concernées qu’elles fonctionnent, s’adaptent et contribuent rapidement, quelles que soient leurs conditions de départ internes et externes.
Il est en même temps essentiel de ne pas réduire les personnes réfugiées à leurs souffrances. Elles ne se résument pas à leur traumatisme, mais ont des ressources, des compétences concrètes et une résilience immense qui donnent souvent des résultats impressionnants dans des conditions difficiles.
Voilà pourquoi la question doit être abordée avec nuance, en prenant au sérieux les souffrances psychiques sans réduire les personnes concernées à celles-ci et en aménageant l’intégration de manière à ce que la stabilité, la protection et l’assistance ne soient plus vues comme l’exception, mais comme une composante structurelle.
Certaines voix affirment que la Suisse en demande trop peu aux personnes réfugiées. Que leur répondez-vous ? Quels efforts les personnes réfugiées fournissent-elles pour s’intégrer ?
Cette affirmation est à mon sens un raccourci qui ne prend pas le problème du bon côté. Ce qui compte, c’est de savoir non pas si la Suisse « en demande trop peu », mais s’il est réaliste pour les personnes concernées d’œuvrer efficacement à leur intégration.
Les personnes réfugiées se donnent déjà beaucoup de peine. Elles apprennent une nouvelle langue, souvent dans des conditions difficiles, évoluent dans des systèmes administratifs complexes, reconstruisent leur vie de zéro et assument souvent en même temps une responsabilité familiale. Beaucoup s’engagent en plus au sein de la société, malgré un avenir incertain et une situation instable. Le vrai problème ne tient donc pas à un manque de volonté, mais aux obstacles structurels, tels que l’accès limité au marché du travail, la précarité du statut de séjour et la longueur des procédures. Axer le débat sur le seul renforcement des exigences, c’est reporter unilatéralement la responsabilité sur les personnes concernées. Il convient de regarder les questions de participation et de structure en face plutôt que de se focaliser sur des contraintes soi-disant trop faibles.
Dans quels domaines l’intégration fonctionne-t-elle ? Où peut-elle être améliorée ? Quelles mesures seraient bénéfiques ?
L’intégration fonctionne particulièrement bien quand les accès structurels sont associés à un accompagnement individuel. Les parcours d’intégration sont beaucoup plus stables lorsque les personnes réfugiées ont rapidement accès au travail, à la formation et à la participation pratique tout en bénéficiant d’un soutien psychologique, de coaching ou d’un accompagnement socio-pédagogique. Cette combinaison permet de réduire les incertitudes et d’activer les ressources de manière ciblée plutôt que de laisser ces personnes seules aux prises avec des exigences complexes.
C’est souvent lorsque ces structures de soutien font défaut ou ne sont disponibles que par intermittence que des difficultés apparaissent. On a alors vite tendance à individualiser ces difficultés, alors qu’elles sont en partie conditionnées par le cadre structurel.
Une amélioration consisterait donc à développer les offres d’assistance psychologique et d’accompagnement continu à bas seuil. Celles-ci sont particulièrement fructueuses lorsqu’elles sont mises en place rapidement, tiennent compte des sensibilités culturelles et accompagnent l’intégration sur le plan administratif comme psychosocial.
Les personnes réfugiées sont souvent la cible de préjugés. Lesquels voulez-vous balayer, y compris en vue de la votation à venir ?
On entend souvent dire que les personnes réfugiées ne font pas d’efforts ou ne veulent pas s’intégrer. Ce n’est pas ce que j’ai pu constater. Beaucoup déploient une énergie inouïe pour apprendre la langue, travailler et se construire une nouvelle vie, souvent dans des conditions difficiles et instables. Je l’ai dit, les véritables défis tiennent moins aux personnes en tant que telles qu’aux structures.
La migration est largement dépeinte comme un fardeau dans les débats actuels autour de la votation sur la Suisse à dix millions, ce qui crée rapidement une image écornée dans laquelle la migration en général – et les personnes réfugiées de manière indirecte – est davantage perçue comme un problème que comme une réalité à examiner avec nuance. Il est aussi important de placer les choses dans leur contexte. Alors que les personnes réfugiées ne forment qu’une petite part de la migration totale en Suisse, elles sont exagérément mises en avant et leur représentation faussée dans les débats sur le sujet. Voilà pourquoi j’insiste sur le fait que l’échec de l’intégration est rarement dû à la volonté des personnes concernées, mais plutôt aux conditions-cadres politiques.
Vous avez récemment rejoint le comité de l’OSAR, pour notre plus grand plaisir. Quelles sont vos idées ?
Je suis ravie de faire partie du comité de l’OSAR et de contribuer à ce travail essentiel. Mon idée principale, c’est que nous ne devons plus voir la participation des personnes réfugiées comme un à-côté, mais comme une condition d’une politique crédible.
Je souhaite contribuer à davantage intégrer leur point de vue dans le travail politique et à réorienter les débats en matière d’intégration sur les barrières structurelles plutôt que sur les manquements individuels. Ce sont pour moi les conditions d’une participation réelle et d’une démocratie qui inclut aussi les personnes réfugiées.
