« La Suisse n’était pas au programme, mais c’est elle qui m’a sauvé »

19 février 2026

« Mon histoire commence par un nom que je n’ai pas pu porter et se poursuit dans des lieux où je n’ai pas su rester. J’ai grandi dans une ville kurde d’Iran. Après mon exil, j’ai passé des mois en détention et des années sans papiers pour enfin trouver en Suisse un endroit où rester. J’en ai gardé l’élan d’avancer, l’envie de construire pas à pas une vie au-delà de la survie. » Musicien d’origine kurde, Kamran Raman travaille au centre de conseil Infodona du département social de la Ville de Zurich.

Kamran Raman, d’origine kurde, est arrivé en Suisse en 2014 après un long exil d’Iran. Comment a-t-il vécu ses premières années ici ? À quels moments a-t-il enfin eu la sensation d’être réellement accepté et arrivé à destination ? Jacqueline Schär, responsable numérique et rédactrice à l’OSAR, est revenue étape par étape sur son exil et son parcours d’intégration pour rédiger cet article avec lui.  


Par Jacqueline Schär, responsable numérique et rédactrice à l’OSAR


Les enfants portent une légèreté qui m’émerveille. Une joie désintéressée, une tristesse éphémère. Parfois, je me dis que je suis toujours à la recherche de cette vie-là.

J’ai grandi dans la ville de Kermashan au Kurdistan, même si cette ville fait officiellement partie de l’Iran. Le quartier respirait la poussière, le thé, les fortes chaleurs et résonnait des voix du voisinage. C’était, pour l’enfant que j’étais, un petit cosmos coloré, contradictoire, tantôt sûr et tantôt non. Un lieu qui a nourri mon enfance tout en freinant ma liberté bien avant que je sache ce qu’elle signifiait. Mes parents voulaient m’appeler Xebat, symbole de lutte et de résistance, presque sorti d’une vieille épopée kurde. Mais dans l’Iran des années 1980, même un prénom pouvait être connoté politiquement et perçu par les autorités comme l’expression d’un activisme ancré au plus profond de votre cœur. D’ailleurs, cela n’a pas changé. Lorsqu’il a été interpellé, mon père était terrifié. Tout ce qu’il souhaitait, c’était vivre en paix. Confus, pris de court, il a expliqué au fonctionnaire ne pas avoir prévu de deuxième prénom. D’une voix blanche, plus oppressante que s’il avait haussé le ton, l’homme lui a demandé comment s’appelait son fils aîné. « Keywan. » Le fonctionnaire a opiné du chef, réfléchi quelques instants, puis décrété, comme si de rien n’était : « Dans ce cas, nous allons l’appeler Kamran. »  

Mon père a accepté sans sourciller. En signant le document, il essuyait discrètement la sueur de son front. C’est ainsi que je suis devenu Kamran. En kurde, ce prénom signifie succès, chance et destin favorable. Tout le contraire de Xebat.  

L’enfance 
Dans notre quartier, rares étaient les personnes à avoir de l’argent, mais je ne m’en rendais pas compte. La population était très disparate. Artistes kurdes célèbres et commerçants, familles bruyantes et foyers calmes vivaient côte à côte. Les rues raisonnaient de dialectes variés et la bienveillance côtoyait la rudesse. Le quartier était un cocktail de personnalités, aussi coloré qu’une mosaïque surchargée d'ornements. Là-bas, faire confiance était un signe de courage parfois, de naïveté souvent.

Nous avions un petit commerce ouvert sept jours sur sept. Mon père se chargeait des légumes et trimait le plus dur. J’ai vite appris que les tomates se vendaient parfois à perte. Ma mère s’occupait des produits laitiers. Ils étaient si bons que les gens venaient de loin pour les acheter et cela compensait le manque à gagner. Nous vivions littéralement de ses mains. Ma mère était une femme forte et joviale. Bien qu’analphabète, elle pouvait réciter par cœur Dīwān-i Mawlawī du fameux poète Mawlawî Tawgozî. Quand j’étais petit, je croyais qu’elle avait des pouvoirs surnaturels. Plus tard, j’ai compris que sa mémoire lui tenait lieu d’alphabet. Elle écrivait des poèmes sans papier dont ses enfants formaient les phrases. Mon père était un homme posé et honnête, beaucoup plus âgé qu’elle. Sans toujours nous comprendre, nous étions liés par un respect mutuel qui s’exprimait au-delà des mots.

L’exil 
J’ai dû m’exiler à 26 ans, non par courage, mais par nécessité. En 2010, je me suis retrouvé dans le collimateur des services de renseignement iraniens et me suis réfugié dans la région autonome du Kurdistan en Irak. J’y suis resté trois ans entre espoirs, illusions et dangers. Trois ans durant lesquels je me suis accroché à l’espérance naïve de revenir d’une façon ou d’une autre, la nostalgie l’emportant souvent sur la raison.

En 2013, j’ai compris ce que, enfant, j’aurais peut-être assimilé plus vite. La lumière au bout du tunnel est invisible quand le tunnel n’existe pas. J’ai donc quitté le Kurdistan pour aller en Turquie. Il m’a fallu huit tentatives pour rejoindre la Grèce. Entre les deux, il y a eu les ténèbres, les flots, l’eau, la peur, la mort, qui s’est approchée plus d’une fois et m’a regardé droit dans les yeux.

En février 2014, j’ai quitté Athènes pour la Suisse avec une fausse carte d’identité et j’ai été intercepté dès mon arrivée à Zurich. Je comptais gagner la Norvège, mais mon voyage s’est arrêté là, sans savoir si je pourrais rester. Malgré un danger évident, ma demande d’asile a été rejetée deux fois en moins de 40 jours. Je suis resté en détention pendant presque six mois en vue de l’exécution du renvoi et j’ai échappé à une tentative d’expulsion illégale. J’ai ensuite passé près de trois ans sans statut légal, avec huit francs par jour et la peur constante de retrouver la police au pied de mon lit au réveil. J’ai tenu bon grâce à la musique, à quelques textes que je ne connaissais pas encore par cœur, à une envie de calme et à l’impatience d’explorer ce pays et de trouver ma place.

J’ai passé mes premières semaines en Suisse au centre fédéral pour requérants d’asile de l’aéroport de Zurich, privé de lumière du jour et d’intimité, mais avec beaucoup de temps pour réfléchir à la vie. Ensuite, j’ai séjourné six mois au centre de détention en vue du refoulement depuis Kloten, puis un an dans un centre d’hébergement d’urgence, avant d’être transféré dans celui de Kloten, à cinquante mètres à peine du centre de détention. Le logement était isolé, bruyant, imprégné des destins difficiles des personnes hébergées. Je n’y habitais pas, j’y survivais.

Ma procédure d’asile a duré près de trois ans au total. À l’époque, ce n’était pas excessivement long, mais très difficile à vivre en raison du temps que j’avais passé sans statut légal. La première décision du Secrétariat d’État aux migrations (SEM) a été déclarée illégale. Ma seconde demande a été traitée de manière équitable et a rapidement conduit à une solution. J’ai reçu la décision le jour de la mort de mon père. Je n’ai jamais pu lui dire : « Ne t’inquiète pas Baba, je suis en sécurité. »

L’avenir 
Le travail, les études, la musique et l’envie d’une vie indépendante rythmaient mon existence avant l’exil. La Suisse n’était pas au programme, mais c’est elle qui a fini par me sauver.

Lorsqu’un ami de l’École autonome de Zurich m’a aidé à trouver une chambre dans une grande colocation à la Langstrasse, je me suis de nouveau senti humain pour la première fois. Je partageais mon quotidien avec huit personnes, sans loyer, au milieu de voix, de chaos, de rires, de disputes, de tasses de thé. Je n’avais besoin que d’un lit et d’espace pour mes instruments, mais j’ai reçu bien plus : la dignité et la sensation d’être chez moi. J’ai obtenu mon autorisation de séjour un an plus tard et suis encore resté quatre ans dans cette colocation avant d’emménager dans mon propre appartement avec ma compagne de l’époque en 2021. Cela fait deux ans que j’y vis seul, dans le calme et la lumière, avec l’espace pour respirer et la liberté de jouer. La musique m’a ouvert l’accès à la Suisse et aux êtres humains et a souvent été source d’espoir. Elle est mémoire, thérapie et foyer. Elle traduit des sentiments que les mots ne suffisent à dire, nous parle directement, plus intemporelle qu’un nom ou un titre.

Je travaille aujourd’hui dans le secteur social, au centre de conseil Infodona du département social de la Ville de Zurich, où je conseille et accompagne des personnes confrontées à diverses situations. En ce moment, ce sont les rencontres authentiques qui me nourrissent. Passer du temps avec d’autres personnes, entreprendre ensemble, sans rôle ni objectif.

Après tout ce que la vie a exigé de moi, j’apprends à me donner de l’espace, à me faire plaisir et à avoir à mon égard la patience que je n’ai longtemps eue qu’envers les autres. Voilà peut-être ce que m’évoque aujourd’hui la jeunesse. Pas l’insouciance, mais une mobilité intérieure. Garder sa curiosité, s’étonner, jouer et préserver sciemment sa part d’enfant. 

90 ans d'OSAR – 90 ans de protection des personnes réfugiées